Pour se maintenir en bonne santé il faut savoir oublier, science que je possède au plus haut degré sans avoir fait le moindre effort pour l'acquérir. Je me demande parfois si c'est manque de mémoire ou manque d'inscription, de perception : je n'ai rien enregistré, il est donc bien naturel que je ne puisse rien restituer. Il en va ainsi des films, que je regarde en rêvassant, rarement intéressé, le plus souvent distrait ou baguenaudant à part moi. De même pour les livres : je vois que j'oublie instantanément les événements, je confonds les personnages, je mêle le passé et le présent, et au total il n'est plus mauvais liseur que je ne suis. La plupart du tems je m'y ennuie, pourtant je continue de lire, espérant à chaque fois trouver une bonne et belle nourriture spirituelle, de beaux caractères, des situations inédites. On comprend qu'avec de telles dispositions je ne saurais faire un bon romancier. D'une manière générale je suis impropre au récit, et pour moi et pour les autres : il y faut trop de temps, et moi je ne suis à l'aise que dans l'instantané. Le poème me convient mieux : une impression, un mot, un vers, quelques accords, c'est réussi ou c'est raté, mais il n' y a pas de suite. 

Une sorte d'amnésie générale est tombée sur de vastes périodes de ma vie. Je revois assez bien des pages d'enfance, ce qui m'a permis de transcrire ici même quelques événements marquants, et encore les années d'adolescence, les premières années d'enseignement, la vie familiale avec mon épouse et mes garçons, les sorties, les activités sportives, les voyages. Puis apparaît une longue ligne blanche, pour de longues périodes, d'où émerge de ci de là quelque incident ou accident significatif. Au total "la vie est un songe", ou "le songe d'un ombre" tant l'ensemble paraît inconsistant, fluctuant, évanescent. Est-ce là l'impression qui domine chez toutes les personnes qui atteignent un âge avancé ? Le regard rétrospectif donne à la vie un caractère flottant comme si tout cela on l'avait à la fois vécu et non vécu, un peu d'eau qui glisse entre les doigts ...Décidément on ne peut rien retenir, et on a l'impression amère que soi-même on glisse, avec la mémoire trouée et glissante, dans une sorte de marécage. On glisse et il ne restera rien. La vieillesse a cet avantage de nous familiariser dès aujourd'hui avec la condition finale, anticipant en quelque sorte la débandale, et la préparant. 

Qu'est ce qu'une conscience qui n'a plus de passé, qui ne peut s'appuyer sur un passé, qui s'éprouve flottant de moment en moment, sans rien tenir ni retenir ? On peut y voir le comble de la pathologie, une sorte de désubjectivation générale, mais aussi, à l'inverse, une remarquable potentialité, celle de se découvrir neuf et disponible, délesté de tout, ouvert à tout. Cette seconde possibilité implique la grande santé de l'inconscient qui aurait sédimenté les événements, intégré leur signification, constitué une continuum psychique, délivrant d'autant la conscience, qui dès lors pourrait spontanément et librement appréhender le présent. C'est là une situation idéale, vers la quelle devraient tendre nos efforts.