J'ai connu au cours de ma vie plusieurs anesthésies. C'est l'expérience la plus étrange qui soit. Vous êtes là, étendu sur un lit, conscient, plaisantant avec les infirmières, et soudain vous reprenez conscience, un peu ahuri, vous demandez quand on va vous opérer, et l'on vous répond que l'opération a déjà eu lieu, qu'elle s'est bien passée, on vous reconduit dans votre chambre, et vous vous demandez encore si vous avez rêvé. Ce qui est remarquable dans cette affaire, c'est l'absence totale de conscience : les produits qu'on vous injecte sont très puissants, la conscience est supprimée d'un coup, puis se rétablit d'un coup. Entre ces deux moments c'est le néant absolu : ni sensation, ni émotion, ni image, ni pensée. 

A la suite de la première intervention je m'étais dit : si c'est cela la mort il n'y a vraiment pas lieu de la craindre. Je vérifiais la maxime d'Epicure selon laquelle la mort est l'absence de sensation : une an-esthésie, littéralement. On peut craindre le mourir, c'est à dire la douleur qui souvent l'accompagne, mais non la mort en tant que telle. Et encore la douleur se peut-elle souvent réduire avec de puissants analgésiques, si une conception médiévale et rétrograde ne s'acharnait à nous représenter la douleur comme une valeur, une purgation, ou un viatique pour la vie éternelle. Tout cela est absurde, et ne justifie pas qu'on puisse laisser de pauvres diables se débattre dans une agonie interminable. Je refuse pour mon propre compte tout acharnement thérapeutique, toute prolongation artificelle de la vie, et je veux bien mourir plutôt que souffrir. La souffrance est un mal, décidément, et si parfois il est légitime de supporter quelque douleur pour un mieux, il ne faudrait pas en faire une règle, et par un renversement pervers, préférer la souffrance au bien-être. Surtout si l'on n'a cure d'une soit-disant vie immortelle qui ne saurait n'être rien qu'un ennui immortel. "La vie immortelle n'est qu'une mauvaise plaisanterie" disait, je crois, Voltaire. Et Woody Allen : "L'éternité c'est très long, surtout vers la fin".

Toute l'affaire tient à un renversement séculaire de perspectives. On voit que l'homme pense, puis on décide que la pensée est l'apanage glorieux de l'homme, ensuite on injecte dans la pensée tous les désirs, toutes les espérances, et voilà qu'on rêve de vivre très longtemps, à l'égal de ces dieux qu'on invente et qu'on place au dessus de nous, enfin on s'attribue la même immortalité que les dieux : rien n'empêche la pensée de forger des espaces fabuleux, des durées infinies et de catapulter le genre humain dans un espace-temps imaginaire. Le tour est joué. L'immortalité est prouvée. Sauf que la conclusion, qui paraît nécessaire, est toute comprise dans les prémisses. Dès que je sépare la pensée du corps le subterfuge est consommé.

Mais voyons plutôt les faits : dans un recoin infime de la galaxie, sur une humble planète, apparaît la vie. Cette vie se complexifie, engendrant la conscience. Une espèce particulière, assez mal lotie au départ, développe, pour survivre, des possibilités nouvelles d'adaptation, puis de création : technique, art, langage, religions, institutions, lois, systèmes politiques. La pensée invente des significations, des valeurs pour maintenir l'organisation sociale. Toutes nos représentations ne sont que conventions au service de la collectivité, sauf si, privilège unique, un individu détourne l'exercice de la pensée au service de la vérité. Alors, infailliblement, se révèle à lui la gigantesque supercherie de la pensée, qui n'est que l'artifice que la nature invente elle-même pour se conserver et s'affirmer, illusion sublime et trompeuse au service de la vie. 

Qui, ajourd'hui, peut sérieusement croire en l'immortalité de l'âme ? Cette idée "égyptienne" qui soutenait le projet des Pyramides et des Etats Souverains (Louis XIV n'est responsable que devant Dieu) ne fonde plus la justice ni la pratique du gouvernement. Elle n'est plus nécessaire pour réprimer les vices et les crimes, pas plus que le jugement dernier ou la damnation des méchants. Pas plus que celle d'un Dieu justicier ou providentiel.

Qui peut croire à l'enfer ou au paradis ?

     "Ce sont idées que vent emporte" !

L'enfer c'est l'injustice galopante, l'inégalité scandaleuse, la paupérisation programmée des pauvres, les migrations du désespoir, les crimes du fanatisme. Quant au paradis je n'en dirai rien, car je ne l'ai jamais, pas plus que Dieu, rencontré.

Ce qui reste vrai tient en peu de mots : nous naissons, nous souffrons, nous mourons.Il tient à nous d'infléchir la seconde proposition et d'introduire ce petit écart, qui fait que de la souffrance puissent jaillir des bouquets d'allégresse.