C'est chose rare et merveilleuse que l'amitié. Encore faut-il savoir s'en rendre digne.

Ma rencontre avec Alfred s'est faite en classe de terminale. Il venait d'un autre lycée et ne faisait pas partie de la bande de copains que je fréquentais. Je ne l'avais, à vrai dire, pas vraiment remarqué. Un soir, par hasard, nous marchions ensemble au sortir des classes, et la conversation porta sur la poésie, puis sur Rimbaud. Ce fut un coup de foudre : ainsi lui aussi, que je ne connaissais pas, que j'avais ignoré, lui aussi était épris de poésie, lisait Verlaine, ou Mallarmé, s'extasiait sur Rimbaud, mieux encore, ne se contentait pas de lire et d'admirer, mais voulait, comme moi, vivre en poète ! Ah le merveilleux jour ! La merveilleuse rencontre ! C'était inespéré, grandiose, renversant ! Lui et moi, unis par la passion poétique, vibrant du même idéal, nous ne nous quittâmes plus.

J'avais lu un peu de Schopenhauer et de Nietzsche en classe de première et j'espérais quelque chose de la philosophie. Je fus très déçu. Le professeur dictait inlassablement un cours solide et documenté, mais inlassablement ennuyeux. J'avais rêvé d'envolées lyriques, d'intuitions géniales, d'aperçus neufs et originaux, et je croupissais lamentablement sous le déversoir de définitions, de raisons, de causes, de thèses et d'hypothèses. Bientôt je me lassai d'écrire sous la dictée : mon cahier se transformait en cafarnaum, griffé de crayonnages. Puis je me mis à rêver tout simplement, ne me réveillant que lorsque le cours portait sur l'art, la beauté et autres sujets poétiques. Rien, apparemment, ne me destinait, vue la médiocrité de mon écoute et de mes dissertations, à devenir un jour professeur de philosophie. Quand, plusieurs années plus tard, je fus nommé stagiaire dans ce même lycée, auprès du même professeur, s'il en fut un qui ne s'attendait pas à me voir revenir, diplomé et stagiaire, ce fut bien lui ! En fait il appréciait particulièrement mon ami Alfred dont les dissertations étaient infiniment meilleures que les miennes, et j'imagine qu'il eût bien préféré que ce soit Alfred, plutôt qu'un cancre comme moi, qui devînt stagiaire sous son autorité !

Bientôt nous nous mîmes à sécher les cours. C'était si beau de passer ensemble de belles matinées au bord de l'eau : Strasbourg est une ville superbe, entre les bras de l'Ill qui l'entoure de toutes parts - je parle de la vieille ville, heureusement préservée, avec ses quais, ses vieilles maisons gothiques, ses musées, ses brasseries où nous passions de longues heures à échanger nos poèmes, nos idées, nos projets, buvant du vin rouge et fumant gaillardement la pipe - C'est encore avec la même émotion que j'évoque la splendur de cette ville chère entre toutes, l'ambiance rhénane, le petit matin brumeux où on se serre de froid dans son blouson, espérant la levée du soleil sur les toits rouges, l'humidité des bords de l'Ill, le clapotis léger des vaguelettes sur les pierres, les arches des ponts sous lesquelles nous marchions en devisant, et la Cathédrale, comme un phallus éternellement dressé dans le ciel, qui sert multilatéralement à s'orienter où que l'on soit, ah ! ce n'est qu'à Florence que j'aurai éprouvé, bien plus tard, qu'une autre ville que Strasbourg puisse donner un tel frisson d'heureuse volupté !

Notre passion poétique allait croissant. Il ne suffisait plus d'écrire, de lire et d'échanger, il fallait que cette passion exclusive s'inscrivît dans l'existence quotidienne, qu'elle brulât la médiocrité de nos existences et nous transportât dans une aire toute de beauté et de perfection. Lui et moi avions en commun, outre la poésie, une furieuse rancoeur contre notre famille respective. Alfred était orphelin de mère, moi de père. Nous n'en parlions guère, mais c'était une connivence supplémentaire. Nous étions proprement imbibés de l'histoire de Verlaine et de Rimbaud, comment Rimbaud quitte sa mère et sa ville pour débarquer auprès de Verlaine ("on vous espère, on vous attend") au grand dam de Madame Verlaine qui ne connaissait que trop les faiblesses de son mari. Nous résolûmes de tout plaquer, de vivre ailleurs, de vivre notre passion de poésie.

Mais comment trouver de l'argent ? Je me mis à vendre mes livres, ce qui me coûtait beaucoup, mais enfin je n'avais pas d'autre source de revenus, hormis l'argent de poche, fort modeste. Où aller ? Comment effacer toute trace derrière nous, pourqu'on ne puisse nous retrouver ? Tout cela fut résolu assez vite. En pleine année scolaire, brusquement, nous partions.

Il fallut quatre ou cinq semaines de recherche pour me retrouver. Un matin que je dormais paisiblement ma mère entra dans ma chambre, me prit dans ses bras et me demanda de rentrer. Nou habitions alors à Zürich, dans une résidence pour étudiants, nous gagnions notre vie en prospectant pour la "Tuberculose- Komission, et en fait de poésie nous en étions réduits à démarcher pour ne pas mourir de faim. Le travail nous prenait presque tout le temps disponible, et nous n'étions pas vraiment plus créatifs qu'auparavant. Par la force des choses nous nous étions laissé embrigader par la nécessité, très loin de nos perspectives de création illimitée. L'avouerai-je ? Ce retour imposé ne me déplut qu'à moitié. De toute manière l'aventure avait échoué dans son principe, et seule une sorte de fatalité nous maintenait dans un projet qui avait perdu son sens.

Retour à Strasbourg. Le plus difficile fut l'absence de l'ami, bien plus que l'échec de l'entreprise. J'éprouvais de terribles sensations de vide, un creux dans l'estomac qui dura longtemps. Alfred finit par revenir. L'année scolaire s'acheva très prosaïquement. Quelque chose était rompu. Je passai mon bac, m'inscrivis en Propédeutique et repris mes cours, jusqu'à la certification.

Une nouvelle phase de notre amitié commençait, plus calme, plus commune. Là dessus je connus ma future épouse. Je me mariai. Quelque temps plus tard Alfred se mariait à son tour. Il fallut partager. Nous essayâmes de maintenir une amitié par couple, ce qui ne va jamais de soi. J'avais quant à moi, je l'avoue, une forte réticence à l'égard de sa femme, je me demandais souvent comment il pouvait l'aimer. Et elle ne m'apprécaiat pas davantage. D'où des conflits plus ou moins larvés. 

Muté à Toul je perdis Alfred de vue. Puis sa femme mourut. Longtemps je n'en sus rien. Je me reproche parfois de n'avoir pas été présent dans son épreuve. Mais je crois qu'il ne tenait plus guère à me voir. Je supputte qu'il se sentait coupable de ce qui était arrivé à son épouse et que j'étais en quelque sorte lié à cette période de sa vie qu'il désirait oublier. Une des dernières fois que je le vis il me sembla, hélas, qu'il se tournait vers la religion, dont il s'était violemment écarté, mais qui le travaillait comme l'exigence d'un retour.

Depuis je n'ai plus nulle nouvelle. Je ne sais même pas s'il vit toujours. J'ai plusieurs fois cherché à retrouver ses traces, voir où il habite, ce qu'il fait, comment il vit sa retraitre etc. Une espérance sans doute bien vaine me fait croire qu'il lira peut-être ce texte, et qu'une envie soudaine de me voir s'empare de lui, et qu'il me contacte.