Pendant des mois et des mois j'ai fait le même rêve, à quelques détails près : eadem sed aliter. Ce qui est vrai pour la marche du monde l'est aussi pour les rêves, sauf que le rêve, dans la répétition même, est une tentative de solution, laquelle peut se faire attendre indéfiniment, ou surgir d'un coup, comme un éclair dans le ciel.

Je suis en cours, je développe une notion, parfois j'ai oublié mes notes et je dois improviser sur le tas, ou alors quelques élèves turbulents font un joyeux caillon, ou encore un inspecteur surgit inopinément, ou le directeur, toujours une situation embarrassante, ou simplement désagréable. Vient régulièrement le moment où je me dis : "mais pourquoi s'obstiner de la sorte, je vais prendre ma retraite". Et je me mets à calculer mes annuités. Il me reste tant de mois à faire. Par la suite, au milieu du rêve, je m'aperçois que je suis déjà retraité, légalement, et que pour une raison obscure je continue néanmoins à faire cours. Je décide alors de déposer ma requête à la fin de l'année. On cherche à me retenir, on me propose des enseignements alléchants. J'hésite. Puis à nouveau je calcule. Je me débats dans un conflit dont le sens m'échappe complètement.

Contrairement aux apparences il n'est nullement question, dans cette affaire, d'enseignement ou de retraite de l'Education Nationale. Je suis retraité depuis plusieurs années, et je m'en porte fort bien, adonné enfin sans réserve aux activités qui me sont chères. Le problème c'est plutôt la vieillesse et le sentiment de déperdition qui l'accompagne, faiblesse physique, fatigue, baisse de l'énergie vitale, et les petits ou grands maux qui signent la perte de puissance. Il est toujours douloureux de vieillir au souvenir de la jeunesse, de l'entrain, de l'allégresse, de la beauté, de la puissance fière et libre, qui fut la nôtre, et qui n'est plus. Complexe de Faust, qui vend son âme au diable pour retrouver la plénitude de sa vigueur, et pour faire à présent tout ce qu'il n'a pas pu ou pas su faire en sa jeunesse. Nouvelle jeunesse, plus âpre et volontaire, plus cynique aussi, comme on voit dans l'oeuvre de Goethe.

Il s'agit bien de perdre quelque chose. Dans le rêve on assiste à une valse-hésitation entre le désir de lâcher et le désir de s'accrocher. Mais au fil du temps, au fil des rêves qui témoignent du travail de l'inconscient, il devient de plus en plus difficile, douloureux, de s'accrocher. Cette tentative désespérée vire au cauchemar, et corrélativement, la perspective de l'abandon devient de plus en plus séduisante. Ne croyez pas que c'est acte de lâcheté, pusillanimité ou dérobade : il faut du courage pour s'avouer son impuissance. D'ailleurs ce n'est qu'une impuissance relative, celle qui correspond à la situation, qui exprime la vérité du moment, qui est l'entrée dans la vieillesse. Ce qui est perdu c'est le mythe d'une puissance illimitée, telle que peut la rêver le jeune homme qui nourrit l'illusion qu'il pourra réussir tout ce qu'il entreprend, que le monde est à lui pour peu qu'il le veuille, et qu'il n'y a nulle limite au désir. Contre l'évidence des faits, et la dureté du réel, la jeunesse continue longtemps à vivre de cette illusion, c'est d'ailleurs la définition même de la jeunesse, alors que la maturité procède d'un arrangement douloureux avec la réalité. Accepter la vieillesse c'est aller encore plus loin dans ce compromis, la maladie est passée par là, le décès des parents, les pertes innombrables, mais aussi une conscience plus aiguë de la singularité, une liberté plus grande vis à vis des exigences sociales, une toute nouvelle indépendance d'esprit, un sens affûté de l'importance de chaque instant. On perd d'un côté et l'on gagne de l'autre, ce qui signifie bien qu'on n'a jamais tout.

Qui ne rêverait d'une sapience de vieillard dans le corps d'un jeune homme ? Essayez toujours, vous ne serez que ridicule.

Et voici que cette nuit - tout ceci pour en venir à ici - pour la première fois, je rêve que je suis bel et bien en retraite, que le travail a été fait, patiemment, laborieusement, que je n'ai plus à compter les mois, à m'échiner dans des cours, à supporter des inspections et des contrôles, à être noté, jugé, jaugé, qu'en un mot je suis libre de mon temps et de mes journées, dégagé de toutes obligations, pleinement disponible à la seule chose qui compte vraiment : vivre libre, conscient et créatif.