Celui qui devint mon père était menuisier de son état. Envoyé en Alsace, il prit pension chez mes grands parents et épousa ma mère. Cela ne se fit pas sans crises : après tout, n'était-il pas un soldat enrégimenté dans l'armée adverse ? Ma mère avait été séduite par la prestance d'un homme mûr, il avait une dizaine d'années de plus qu'elle, il avait un métier, et cette guerre idiote allait bien finir un jour. Et puis le grand-père, qui avait changé quatre fois ou plus de nationalité entre 1880 et 1940, avait de l'estime pour son futur gendre. C'est du moins ce que je pus entrevoir dans certaines conversations tardives qui se tenaient entre adultes, bien des années plus tard. Bref, envers et contre tout, le mariage fut célébré, sans doute sans aucun enthousiasme chez mes grands parents, vue la situation générale, mais avec l'accord décidé des époux. L'amour avait été plus fort que la guerre, que les oppositions de nationalité, que les rancoeurs historiques. Il fallait oser ! La plus grande audace était certes du côté de ma mère, car enfin c'était lui l'envahisseur : mais il faut croire que pour la jeune femme amoureuse toutes ces considérations politiques étaient sans effet. Ils ne se seront connus et fréquentés que quelques pauvres mois. J'imagine ma mère attendant anxieusement le retour de son mari après ses voyages forcés, prenant le train elle même pour l'aller rejoindre en quelque ville lointaine. Je fus vraisemblablement conçu lors d'un voyage de ce genre, après une soirée à l'opéra où l'on donnait la Flûte enchantée. C'était du moins la version de  ma mère, dont je ne sais si elle tient de la romance ou de la vérité. Et puis qu'importe ! Il reste que pour moi, par une sorte de fatum, la Flûte enchantée est et reste le chef d'oeuvre absolu, et Mozart mon musicien fétiche. Est-ce par hasard que mon second prénom est Amédé ?

Et puis, quelques mois plus tard, l'époux ne revint pas. Que s'était-il passé ? Puis vint la nouvelle fatale : le mari était mort, tué par balles. Ma mère était veuve, et enceinte. Heureusement elle n'était pas seule : mes grands parents la prirent en charge tout au long de la grosesse. Les avions alliés bombardaient sans relâche la gare et ses environs immédiats, la toiture de la maison était fauchée, plusieurs murs écroulés, la famille vivait dans la cave, la nourriture manquait, mais enfin, les choses continuaient leurs cours. Enfin vint l'armistice. Tout était ruiné, désolé, anéanti, mais la vie reprenait. Je naquis à la fin d'août. Ce qu'avait dû endurer ma mère tout ce temps-là j'ai peine à l'imaginer. Elle connut de mauvais moments, souffrit de diphtérie, et conserva à jamais une petite toux sèche que l'on aurait pu croire d'une fumeuse impénitente. Et vraisemblablement, cela c'est moi qui le suppute, un sentiment persistant de culpabilité. Sans doute se reprocha-t-elle ce mariage catastrophique qui la laissait veuve à 23 ans, mère d'un enfant sans père, dépendante de ses parents, sans emploi ni perspective, et par dessus le marché, passant peut-être pour traîtresse à sa patrie. Heureusement il n'y eut, à ma connaissance, aucun châtiment public envers les femmes qui avaient fréquenté l'ennemi. Il n'empêche. J'ai tendance à expliquer par là l'extrême réticence qu'elle eut toujours à parler de son mariage, et à me parler de mon père. Je ne suis pas même certain qu'elle ait connu beaucoup de bonheur dans son couple. Une vague allusion m'avait fait comprendre qu'il n'avait pas même été fidèle. Mais les temps étaient si durs, et nul n'était sûr du lendemain. J'imagine aisément qu'un soldat expédié loin de chez lui, entre deux batailles meurtrières, n'hésite pas à tirer parti d'une occasion favorable.

      Malbrouk s'en va en guerre

      Ne sait quand reviendra.

Ecrivant tout ceci, la chanson revient en écho, comme un lamento triste, et je la transcris immédiatement : elle en dit plus long que tous les développements, elle donne l'assise, elle dessine la basse continue d'un concerto baroque, où les violons tracent une trame sonore en dramatico sostenuto, et le violoncelle insiste dans les profondeurs, répète inlassablement, égrène le continuum d'une persistante mélancolie.

Mon père était menuisier de son état. Il m'a laissé un grand bateau de bois, avec mâts et voiles déployées. Hélas ce bateau fut volé. On m'en parla quelquefois, et, à défaut de le tenir entre mes mains, de le toucher, de le caresser, j'ai dessiné des milliers de bateaux sur mes cahiers d'écolier, pour faire passer le temps, toujours les mêmes, très simples, juste quelques traits en noir sur la feuille blanche, et cela faisait un voyage, non sur la mer et l'espace, mais dans le temps, vers le temps indistinct d'un impossible souvenir, comme pour ressusciter et donner forme à une forme qui se délitait dans l'inaccessible.

Vers mes neuf ou dix ans, ma mère qui voyageait au loin comme réprésentante de commerce, alors qu'elle transitait par Saint Jean de Luz, me fit parvenir par la poste un joli bateau, blanc et bleu. Je ne l'ai jamais oublié, et aujourd'hui encore, agé de plus de soixante dix ans, je pourais le dessiner avec précision. La mémoire s'accroche au plus petit détail lorsqu'il s'agit de lutter contre l'amnésie galopante.