A chaque fois je suis pris d'un doute : est-il bien raisonnable de reprendre ces récits discontinus, d'y ajouter de nouvelles feuilles, quand il n'est pas bien certain qu'une histoire si profondément subjective et privée soit de nature à intéresser un lecteur de philosophie ? J'ai, d'une certaine manière, répondu à cette objection, faisant valoir qu'un philosophe est avant tout un homme de chair et de fibres, et que ce serait bien dommage qu'il se présentât comme un pur esprit, dégagé, on ne sait comment, de toutes les vicissitudes et turpitudes humaines. Mais c'est plutôt moi-même que je dois convaincre, et me libérer du scrupule et de la gêne. Le plus personnel peut toucher à l'universel, pour peu qu'on soit sincère et vrai. Alors la réflexion philosophique s'incarne dans les racines de l'être, et de là, se déploie vers l'autre, qu'elle sollicite à sa propre vérité.

De mon père je ne sais que deux ou trois choses, et c'est vraiment très peu. J'ai grandi dans une ignorance à peu près complète de sa personne, de son caractère, de son histoire. Etrangement, tout autour de moi, on évitait le sujet : je ne sais si c'était délibéré, en vertu de quelque conspiration du silence, ou accidentel. Il y a avait ma mère, mes grands parents, une ribambelle de tantes, d'oncles, plus tard de cousins et de cousines, et puis il y avait une sorte d'abîme, une place vacante, un trou symbolique et imaginaire que nul ne songeait sérieusement à situer, contourner, encore moins à signifier, et à faire signifier par la parole. Il y avait un absent, mieux une absence, non-présence d'un quelqu'un qui n'avait ni forme ni figure, ni vraiment un nom, ni de prénom, qui d'une certaine n'était rien, tout en étant de quelque manière, mais inversée, retournée, puisqu'il manquait, et que ce manque avait l'étrange épaisseur d'une indétermination, esprit baladeur, fantôme mort-vivant hantant obscurément la conscience familiale. Il m'est encore aujourd'hui très difficile d'évoquer cette période de ma vie : je veux décrire un état de fait, et j'injuecte inévitablement des savoirs et des représentations d'adulte dans ce qui était vécu dans l'ignorance inquiète - je ne savais pas, mais je savais aussi, ne serait-ce que de sentir que quelque chose ne tournait pas rond - dont témoigneront abondamment des symptômes récurrents et persévérants.

Ma question sera longtemps : pourquoi ma mère ne me parle-t-elle pas de mon père, qui fut quand même son mari, même si leur union fut précocément ruinée par son décès, qui survint peu de temps avant ma naissance. Il eût fallu au moins parler de lui, le présentifier dans une parole chaleureuse et amicale, afin que je puisse me situer dans une histoire, y puiser du sens et construire une identité. Mais elle crut peut-être que de m'avoir placé dans l'entourage bienveillant de sa famille d'origine, entre les oncles et les tantes, sous l'autorité du grand-père, que j'affectionnais tout particulièrement, suffisait à me doter d'une référence symbolique. Mais un grand-père, aussi attentif et bienveillant fût-il, n'est pas un père : substitut paternel certes, et parfois excellent, mais à la condition que la parole qui garde et entretient le souvenir fasse l'office indispensable de situer le père comme géniteur et gardien de la loi. Sans quoi il est possible que se constitue une sorte de monstruosité fantasmatique où le grand-père est l'époux improbable de la mère ! Heureusement il y avait ma grand mère, et elle tenait son rôle. Elle devint, suite à l'absence prolongée de ma mère, une bonne mère substitutive, "suffisamment bonne" comme dirait Winnicott.

Mais je dois bien avouer que si conspiration du silence il y eut, j'en suis moi aussi responsable. Par je ne sais quelle pudeur mal placée, moi-même je ne demandais rien, pataugeant complaisamment avec les autres dans cette mélasse d'ignorance. Quelque chose en moi ne voulait rien savoir. Quelque chose d'autre souffrait de ne pas savoir. Seul un symptôme, ou plusieurs, pouvaient témoigner de cette contradiction. Il eût fallu que quelqu'un repère la contradiction, l'ouvre comme une noix, et la mette à jour. Il eût fallu un père, et c'est précisément ce qui manquait. Les conséquences de cette affaire sont considérables. Elles auraient pu être catastrophiques. Je me dis souvent que j'ai évité le pire, d'avoir rencontré par ailleurs des personnes précieuses et quelques circonstances favorables.

Le grand problême de ma vie - chacun a son problème, son lot plus ou moins lourd à trimballer - aura été ce trou dans la psyché, que rien ne peut combler, qui détermine aujourd'hui encore de grandes souffrances, et qui aura fait que pour moi être père à mon tour n'allât pas de soi, mais qui aura, en compensation, engendré une singulière acuité et lucidité - on n'est pas philosophe par hasard - et ma foi, je vis avec, et plutôt bien à cette heure, sans ressasser le passé, sans me soucier particulièrement de l'avenir, et capable, peut-être, grâce à l'écriture, à la méditation, aux conversations entre amis, de mieux goûter un présent, dont je sais qu'il est instable et précaire, mais aussi qu'il est la seule chose sur quoi nous ayons quelque pouvoir. C'est peu et c'est assez.