Ma diagonale personnelle, que je croyais originale, ne fait en un sens que poursuivre une autre, celle qui s'était initiée par l'installation de mon père en Alsace, intallation forcée elle aussi, par les nécessités de la guerre. Belle diagonale à travers l'Europe, du nord-est au sud-ouest - mais pour les Septentrionaux le nord-est de la France est un sud-ouest, si bien qu'au total, sur deux générations, notre lignée aura tracé une droite inclinée, un joli clinamen, déviation impromptue, imprévisible. Ajoutez à cela la trajectoire inverse de mon épouse, du sud vers le nord-est, et vous avez une de ces rencontres aléatoires que décrit la physique quantique : des électrons libres, secoués par le hasard, s'agitent en tous sens, se rencontrront peut-être, peut-être pas, qui sait ? Nul n'aurait pu prévoir qu'un jeune homme fatigué, momentanément en séjour de repos dans une pension des Hautes Vosges, vacillant sur sa trajectoire quantique, serait ébloui par une beauté transitant d'Afrique du Nord à Paris, également en visite dans le même établissement ! Hasard ou nécessité ? Nécessité du hasard dirai-je, car si tout est hasard dans les lignes de vie qui se joignent de manière strictement imprévisible, qui auraient pu ne jamais se rencontrer, sitôt qu'elles entrent en contact sont absolument nécessaires, pour être à présent ce qu'elles sont, ne pouvant plus être autres qu'elles sont. Le hasard fait nécessité : il est vain de supputer d'autres combinaisons une fois que celles-ci s'écrivent dans la réalité.

Ainsi notre famille aura transité de la Silésie jusqu'en Béarn ! Rien n'interdit de penser que la migration puisse se poursuivre vers l'Atlantique, et jusqu'en Amérique du Sud ! Mais je doute que cela puisse être de mon fait. Ce serait me ranger à l'espagnol, que je ne connais guère, et qui ne m'attire pas spécialement. A choisir j'irais plutôt en Italie, pays d'art et de beauté, dont la langue est si belle. Mais ce serait ouvrir un autre front, par une autre diagonale, du sud-ouest au sud-est. E perchè no ? La Toscane est si belle avec son sfumato qui embrume délicatement les côteaux, ses villages perchés, ses rivières et ses paturages, ses villes riches de précieuses pierres rosissant sous le soleil ! Bien sûr il y a trop d'églises, mais il est possible de les voir en artiste, oubliant leur fonction primitive pour n'en considérer que la grâce désuète, vaguement nostalgique. Ma passion d'architecte amateur, friand de constructions originales, pourrait se satisfaire à bon compte. Et puis il y a la peinture, les sublimes Madones au regard rêveur, à demi dans le temps et à demi dans l'éternité. 

Quelquefois je me laisse aller à rêver d'une petite ferme toscane, établie dans une clairière, au bord d'une rivière, et je me vois assis sur une pierre, fumant ma pipe, les volutes de la fumée bleue s'égaillent et s'étirent devant moi, tout est calme et paisible, les oiseaux chantent, le jour traîne vers le couchant, dans un ciel raphaelique les nuages brodent de longues traînes de marquises, roses et bleues, le soir monte lentement de la terre, tout est parfait, quelques amis viennent armés de bouteilles de vin, et nous buvons en chantant à la lune, devisant et riant. L'un joue de la guitare, l'autre déclame un poème, un troisième esquisse un pas de danse. N'est ce pas là la vraie vie, libre et facile, adonnée à l'art et à la beauté ?

On dira que rien n'empèche de réaliser ce programme ici même. C'est vrai. mais laissez moi mes rêves, ils sont le sel de la vie. Et puis, en cet instant même, j'écris, et je jette tantôt un regard sur les feuillages jaunissants de ce bel automne aquitain, et à défaut de la perfection inaccessible du rêve, je me réjouis de la beauté bien réelle, sensible et chatoyante, de ce moment de bonheur partagé : à toi lecteur de porter plus loin et plus haut la grâce et la félicité.