C'est un itinéraire assez singulier. Le hasard de la vie m'a fait naître dans le nord-est de la France, et rien a priori ne me destinait à voyager en diagonale, en Lorraine d'abord, par assignation administrative, puis, d'un trait, dans le sud-ouest, où à présent je réside. J'y pensais fort ce matin, et je m'étonnais de la constance d'un destin qui a tracé pour moi cette diagonale baroque, où je reconnais, après coup, une sorte de logique ambiguë, mais décisive. Il était impossible  que je restasse en Alsace, et je revois mes parents se démener pour m'éviter la nomination à Toul, arguant mon attachement supposé à une région qui m'avait vu naître, que j'aimais certes, mais que désirais, du fond du coeur, quitter. J'étais très heureux de partir, quoi qu'il m'en coûtat par ailleurs. J'avais beaucoup aimé la ville de Strasbourg où j'avais fait mes études, mais je souffrais d'une sorte de lassitude à l'égard de tout ce que je trouvais pesant, clostrant dans la vie familiale, dans la religion où j'avais grandi, dans l'atmosphère rance, confinée d'un passé que je voulais oublier.

La nomination à Toul ne m'enchantait pas : je trouvais cette ville trop petite, trop petite-bourgeoise, ramassée sur elle-même, insignifiante. Après Strasbourg, belle métropole régionale, ouverte sur l'Europe, c'était la déconvenue. J'eusse préféré Toulouse, mais l'administration avait oublié la moitié du mot, et j'étais à Toul. Le seul point positif c'était le groupe d'amis que nous formions, constestataires impénitents, esprits libres, portés à la rigolade. La plupart habitaient Nancy et venaient ici pour le travail. Ils apportaient quelques embruns de la grande ville et je ne sais quelle ambiance festive qui compensait un peu la moiteur tiède où je vivais. Je découvrais la politique, et je me crus un temps appelé à y faire quelques pas de danse, pour découvrir assez vite que ce n'était pas mon affaire, et encore moins mon désir. Au moins y ai-je appris comment fonctionnent les partis politiques, comment se règlent les luttes d'influence, assez en tout cas pour en être guéri à jamais. Il en alla de la politique comme de la religion : très peu pour moi. Mon chemin est ailleurs.

J'étais professeur de philosophie dans un petit lycée de province. Je fus assez heureux à ce poste, et c'est en enseignant que j'appris vraiment ce qu'est la philosophie, car jusque là je n'étais qu'un amateur assez distrait, plus soucieux d'écrire des vers que de lire et d'étudier les philosophes. Au fond je ne savais à peu près rien, j'avais tout à apprendre, et ma foi, j'apprenais assez bien en expliquant, clarifiant, dissertant pour autrui. Mes élèves m'appréciaient : je n'étais pas pédant - comment aurais-je pu l'être puisque je ne savais rien - j'apprenais en faisant apprendre, c'est encore la meilleure façon de se former. Après six ans j'eus la chance de faire un échange de poste aves un collègue qui, vivant et enseignant à Nancy, désirait se faire muter à Toul, le pauvre ! La veine ! Enfin quitter ce trou pour une vraie ville !

A Nancy nous avons vécu 34 ans, ma femme, nos trois garçons et moi. Nous nous sommes assez bien adaptés à la ville, mais jamais nous ne nous sommes vraiment enracinés. Nous étions de passage, en dépit de la longueur du séjour. Mes fils risqueraient de partir à la fin de leurs études. Et nous, ma femme et moi, rien ne nous retenait vraiment. Je ne me suis jamais senti Lorrain. je savais qu'ayant quitté mon Alsace natale je ne serais jamais nulle part un citoyen du lieu, mais toujours un errant, même si physiquement je vis bien quelque part. J'y suis, mais je n'y suis pas tout à fait, mentalement immigré, sans feu ni lieu. 

Il en va de même ici. La diagonale s'est achevée - pour le moment, car qui sait ce que réserve l'avenir - à Pau. Parfois je me demande par quelle nécessité incompréhensible je vis dans une ville dont je ne savais rien, qui ne signifiait rien, qui m'était totalement inconnue, à quoi rien ne me destinait, ni savoir, ni désir particulier - bien sûr il y a des raisons objectives, extérieures dont je ne dirai rien ici - mais sur le fond, pourquoi ? Mais au fond, ici ou ailleurs, quelle importance ? La seule chose sensée que je puisse faire c'est de considérer le hasard comme un nécessité, de lui prêter valeur, de lui conférer du sens, même si ce sens me reste à moi-même obscur. Que faire d'autre : ne connaisssant à l'avance le sens des actes que nous entreprenons, et nous trompant le plus souvent sur son sens véritable, il ne reste qu'à recueillir les actes dans la pensée et leur attribuer après coup le sens qui nous semble le plus conforme à notre désir.