Marc-Aurèle : " Un immense champ libre s'ouvrira devant toi, car tu embrasses par la pensée la totalité de l'univers, tu parcours l'éternité de la durée, tu considères la rapide métamorphose de chaque chose individuelle, la brièveté du temps qui s'écoule de la naissance à la dissolution, l'infinité qui précéda la naissance, l'infinité qui suivra la dissolution". (IX, 32)

C'est là un "exercice spiriruel" familier des stoïciens : élever le regard vers les cimes du cosmos, parcourir en pensée l'immensité de l'espace et du temps, opérer un survol par lequel la pensée introduit un salutaire détachement des affaires humaines, trop humaines, de la sensibilité blessée, du souci et des passions. Sous le regard du Tout combien mesquines et dérisoires nous apparaissent dès lors toutes ces choses qui nous affectaient et nous troublaient ! Qu'est ce qu'une bataille perdue au regard de l'éternité, qu'est ce qu'une blessure d'amour, et qu'est ce que la mort même, quand toutes choses, indéfiniment, naissent et meurent ? On dira qu'en mourant l'individu se dissout tout entier, mais ce phénomène se produit par milliards à chaque instant de la durée universelle. Pourquoi serions-nous ue exception dans le cours infini de la nature ? Que ces pensées nous habitent, qu'elles nous transforment, en nous détachant de l'attachement pathologique à notre misérable existence. Qu'elle nous élèvent à la considération de l'universel, que de cette hauteur elles nous réconcilient avec le destin !

L'homme n'est grand que si par la pensée il s'élève à la grandeur du tout. 

            Même idée, mais tonalité bien différente chez Lucrèce :

"Les murailles du monde s'ouvrent et s'écroulent

 Je vois dans le vide de l'univers les choses se produire...

 Alors, à ce spectacle, un plaisir divin s'empare de moi

 Et un frisson, de ce que par ton pouvoir (Epicure)

 La nature se découvre avec tant d'évidence, soustraite à ses voiles".(III,16, 30)

          D'où l'intérêt de la "physiologia" - étude de la nature. Mais il n'est pas nécessaire de devenir un expert en astrophysique, de se perdre dans les recherches compliquées et savantes, d'établir les lois de la composition subatomique des corps : ce qu'il faut, et qui suffit, c'est un regard ouvert sur l'immensité du Tout, sur l'éternité de la durée, sur l'infinité des mondes, sur le mouvement de création et de dissolution de toutes choses. C'est de prendre conscience de la relativité de la vie et de la mort, de la précarité de toute existence, afin de se détacher de la passion du moi, et à l'inverse, de goûter le miracle d'être en vie, ici et maintenant, quand tout conspire à nous détruire. L'éphémère de l'instant en fait paradoxalement la valeur infinie : j'y suis, je pourrais ne pas y être, alors soyons y doublement, par la vie elle-même, et par la conscience qui rassemble et intensifie.