Il faut une singulière opiniâtreté pour se sustenter dans son désir, quand la paresse, l'attrait de la facilité, l'inclination au plaisir immédiat, voire l'angoisse même vous détournent à tout propos, et vous entraînent au renoncement. Quelquefois, devant  la page blanche, je suis saisi d'un doute, paralysé : A quoi bon ? Le monde continuerait bien sans moi, et les affaires, et la culture, et la philosophie. Qui donc m'attend, qui donc espère en moi ? Personne. Cela est vrai : nul ne m'attend, nul ne m'espère. Et quand cela serait, cela change-t-il quelque chose, faut-il attendre pour se mettre en route ? Mon désir, s'il existe, aurait donc pour condition d'être soutenu par quelqu'un d'autre, et en l'absence de celui-ci, il s'effondrerait comme un soufflet ? Dans ce cas j'attendrais interminablement. C'est de moi-même qu'il me faut tirer la ressource, c'est de moi-même qu'il me faut m'autoriser, et de nul autre. 

Ecrire comme je fais, avec régularité, exigence et rectitude, cela m'est parfois très facile, alors les mots coulent comme de source, se mettent en place comme par magie, et c'est très agréable, cela vous remplit d'une joie remarquable, quasi divine, mais à d'autres moments il faut puiser très profond, avec labeur et peine, pour donner quelque consistance à une idée difficile, qui semble vouloir se dérober, esquivant la prise. Alors la tentation est grande de tout lâcher, le doute s'installe, et avec lui le sentiment d'impuissance. J'ai appris qu'il ne faut pas renoncer trop vite, qu'un début laborieux n'exclut pas une suite plus facile, plus coulante, plus riche et abondante. A l'inverse, il faut savoir ne rien faire quand décidément toute inspiration se dérobe. S'efforcer sans forcer, c'est ma devise. Parfois, d'avoir su abandonner à temps, vous comble mirifiquement le lendemain. L'obstination est mauvaise conseillère, comme la lâcheté.

Voilà le vilain mot lâché ! Je n'aime pas le jugement ordinaire qui accompagne le mot lâcheté. Est-ce quelque absence de courage ? C'est plutôt un relâchement de tonus, qui vous rend incapable de réaliser ce que vous avez entrepris de faire. Il y a de la lâcheté à renoncer trop vite. Il est bien vrai, et vérifiable tous les jours, qu'il faut bien du courage à maintenir son désir, contre vents et marées, et jusque dans la marée. Une opiniâtreté sans obstination. Une intelligence souple et ferme des conditions environnantes. Un art suprême de l'écoute intérieure. Une disponibilité sans faille à tout ce qui émerge de l'inconscient, avec cette science supplémentaire de savoir choisir, trier, éliminer et conserver, sélectionner le meilleur pour nourrir sa vie.

Non, vraiment ce n'est pas facile. C'est bien autre chose qu'un hédonisme béat et satisfait. Dans la rigueur du terme, l'éthique du désir n'est pas très éloignée de la vertu, si par là nous entendons, à la grecque, l'excellence de la force au service de la vie en vérité : "bios" (la vie consciente, intelligente, lucide et courageuse) et non point "zoè", vie végétative, celle du mouton ou du cloporte.