Fondamentalement je suis un solitaire, même si, avec le temps, j'ai mis, comme on dit, un peu d'eau dans mon vin. Solitaire mais pas sauvage, car j'apprécie une bonne conversation entre amis, une solide discussion de groupe, un spectacle partagé. Mais j'ai horreur de perdre mon temps, et j'aime mieux m'ennuyer tout seul - ce qui au demeurant est fort rare - que de traîner des conversations ineptes pour tuer le temps. D'ailleurs, pourquoi faudrait-il tuer le temps, expression idiote, à supposer qu'on le puisse ? Le temps est infiniment précieux, et je le goûte tant que le puis, encore que souvent une étrange anxiété me poigne, qui m'empêche de le goûter tout mon saoûl. Mais même alors que je le souffre je ne saurais le gaspiller : l'ennui et l'angoisse mêmes nous enseignent quelque chose. Il faut que je sois absolument tétanisé pour fuir dans le divertissement, ou, pire encore, dans l'hébétude.

J'étais un enfant rêveur et retiré en soi, peu sociable, plutôt incommode. J'aimais jouer seul, mais je ne refusais pas la compagnie de mon camarade Damien, qui était presque un ami. Nous fûmes en relation constante tout le temps de notre enfance, nous partagions jeux, plaisanteries, facéties, tous deux également introvertis et songe-creux. Il avait une soeur plus jeune de peu que nous autorisions parfois à partager nos amusements. Mais toujours avec réserve. Parfois Damien s'emportait et lui tirait les cheveux en la raillant avec méchanceté. Elle faisait de son mieux pour se faire accepter par les "grands", mais au fond elle comptait peu. Le plus étonnant c'est comment, plus agé, je n'eus plus le moindre contact avec ces amis d'enfance : au sortir de l'internat j'avais rompu tout lien avec mon passé, j'étais entré dans un autre monde. Ce fut une rupture complète, comme il y en aura encore deux ou trois par la suite. 

L'âge de l'amitié c'est le lycée. Je connus là plusieurs personnalités remarquables. Mais là encore je finis par perdre le lien, en grande part de mon fait, mais pas seulement. Après le baccalauréat tout ce beau monde s'égailla dans toutes les directions. Après mes études je fus nommé à Toul, que je voyais pour la première fois. Triste ville lorraine, sans charme, sans pétillant, écrasée sous le poids du passé. Heureusement Nancy était à vingt kilomètres, et ses cinémas, ses bars, son animation. Par une circonstance favorable je parvins à m'y faire nommer six ans plus tard. Une nouvelle vie commençait.

La solitude n'est pas l'isolement, ni le délaissement. C'est une certaine qualité de conscience, une forme aiguë de lucidité qui nous accompagne en tous lieux, de savoir que nul ne peut vivre à notre place, souffrir et se réjouir à notre place, ni mourir à notre place. Le temps que nous vivons, que nous manquons ou que nous goûtons, est notre affaire exclusive, à travers toutes les expériences qui nous affectent d'une manière qui n'est qu'à nous. Il est vain de se mettre à la place de quelqu'un d'autre, ou que quelqu'un se mette à la nôtre, ce n'est qu'une manière de parler, pour ne rien dire, car la chose est impossible. On ne peut se fuir, voilà la chose, dans sa nudité et sa crudité extrêmes. Et quand on découvre cette vérité, quelque chose change en soi, on ne court plus les illusions de partage, de communication, de fusion et de confusion. Quelque chose agit comme un couperet et vous sépare à jamais. Cela n'empêche en rien d'avoir des relations avec autrui, mais l'illusion de compréhension intégrale a vécu. On peut admettre les différences sans en souffrir : il est comme cela et comme cela, c'est son affaire, et moi je suis comme ceci et comme cela. Voyons si nous pouvons nous entendre sur une certaine base commune, qui ne vaut pas pour tout, mais pour un domaine précis, ou une action où nous pouvons mettre quelque chose en commun. 

Voilà comment, d'une idiosyncrasie particulière qui me poussait à m'éloigner de mes semblables, je suis passé par degrès à une attitude réfléchie et assumée : la solitude est indépassable, elle est le propre de la conscience éveillée, mais elle n'implique nulle sauvagerie, nulle paranoïa, nul sentiment de supériorité. Elle est la marque d'une singularité consciente de soi et qui s'affirme comme telle.

Voilà pour la théorie. En pratique c'est un peu plus compliqué. Il reste toujours quelque chose de l'ordre du sentiment, une sorte de survivance des illusions anciennes, qui font que demeure cette douce complaisance à la personne et aux intérêts de celui que nous appelons notre ami, par rapport auquel la séparation est moins tranchée : ce qui lui arrive nous arrive aussi de quelque manière, et le bien et le mal, nous affectant presqu'autant qu'une affaire personnelle. Il y a bien longtemps, hélas, que je n'ai été affecté de la sorte, et pour un peu je conclurais à la manière de notre fabuliste : "Ai-je passé le temps d'aimer ?"