Internat. Le mot résonne en moi comme un gong lugubre. J'y ai traîné quatre ans. D'abord dans un lieu sinistre où je croupissais dans une morosité sans remède. Cette année-là, comme par hasard, je tombais assez gravement malade au second trimestre, rhumatisme articulaire, qui me valut de rester au chaud, à la maison, pendant plusieurs longues semaines. Ne pouvant me déplacer, après plusieurs jours de fièvre intense, je dévorai tout ce qui se présentait, livres, revues, magazines pour enfants, bandes dessinées : le rêve héroïque compensait en partie la précarité de ma situation. Mon oncle Charles avait une visionneuse en carton dans laquelle je faisais défiler des images du Grand Siècle, Versailles, la chambre du roi, la galerie des glaces etc. Ces images ont dû me marquer, car j'en ai conservé un attrait particulier pour cette époque. Quand enfin je retournai à l'internat je n'étais plus tout à fait le même. Il me semble que les dernières semaines furent plus sereines. 

L'année suivante on me changea de lieu. Ouf ! Nouvel internat, mais plus accueillant, plus fraternel. C'était à la montagne, dans les Vosges alsaciennes. Le décor était magnifique, le régime sévère mais juste, les pères qui nous faisaient cours et nous encadraient étaient très humains. La journée commençait par la messe, suivie du petit déjeuner : nous étions invités à communier avant toute prise de nourriture. En trois ans j'ai assisté à tant de messes que je m'estime quitte pour toute l'éternité. Puis commençaient les études et les cours, entrecoupés du repas de midi, jusque vers 17 heures. Trois fois par semaines nous allions nous ébattre dans la forêt. J'avais de bons camarades. je n'éprouvais plus cette horrible solitude qui me tenaillait jusque-là. A vrai dire nous n'étions jamais seuls, tout était organisé de manière à ce que le groupe prît en charge chacun de nous, à toute heure du jour. Ni seul, ni à deux : il fallait prévenir les éventuelles amitiés particulières. Nous dormions dans un immense dortoir collectif, subdivisé en "chambres" de huit, qui communiquaient toutes entre elles par une sorte de couloir, tout le long de la façade. Par les fenêtres on apercevait la vallée, en contre-bas, et en face un autre massif couronné d'un beau chateau médiéval. 

Le vrai problème c'était la religion. Etais-je croyant en ce temps-là ? Ma famille était croyante, mon grand-père tenait à ce que nous fréquentions la messe. La pratique s'arrêtait là. On ne discutait jamais religion, c'était une évidence partagée, hors de toute question. Mon grand-père était très fier que son petit-fils fréquentât un établissement religieux, peut-être aurait-il vu d'un bon oeil que je me destinasse à la prêtrise, ce qui, en ce temps-là, pour d'humbles aartisans, eût représenté une belle promotion sociale. Je n'avais, quant à moi, rien désiré : on m'avait placé à l'internal religieux pour me donner une solide formation et de fait je me mis à travailler très sérieusement, mais rien de plus. Les offices m'assommaient. Les interminables messes, prières, vêpres, sermons et homélies, sans parler des confessions obligatoires, tout ce clinquant sacramental, cette contrition, cette obsession du bien et du pur contrevenaient gravement à ma nature. Au cours de la troisième année, alors que visiblement les bons pères croyaient avoir suscucité une nouvelle vocation - n'étais-je pas bon élève, plutot soumis et paisible, et selon l'un d'entre eux "une belle âme" - je savais moi que je ne rempilerai pas, que je clamerai mon refus. Je n'avais à me plaindre de rien, j'avais toujours été traité avec humanité, mais je ne me sentais aucune disposition pour l'état religieux.

Et je ne dirai rien de certaines absurdités : comment un dieu bon peut-il laisser faire le mal, comment peut-il interdire ce que la nature nous commande de faire, comment croire que le corps du Christ soit tout entier contenu dans une hostie, comment comprendre que dieu soit simultanément présent dans toutes les églises qui, chacune, se prétend la maison de dieu ? Il en va de lui comme du père noël qui descend en même temps dans quarante mille cheminées. Comment penser un dieu en trois personnes, etc. J'étais bien davantage ému par la vaste nature, les chênes et les hêtres, les oiseaux, les chevaux, et par dessus tout le ciel d'été parsemé de lumières scintillantes, qui m'arrachait une sorte de jubilation anxieuse entre ravissement extatique et effroi sacré.

Quand je repris contact avec ma famille, nul ne pouvait imaginer les transformations qui s'étaient opérées dans mon esprit. Quelque temps plus tard, j'avais alors treize ans, au sortir du confessionnal, je sus que c'était fini. La religion était morte et définitivement enterrée.