J'ai envie de m'alléger un peu. Je me suis laissé aller à quelques confidences, que je ne regrette pas, mais dont je me demande en quoi elles pourraient intéresser quiconque, sauf à supposer que de ci de là quelque lecteur y démêle de quoi se sustenter lui-même, reconnaissant par endroit quelque affinité avec sa propre histoire. C'est là une fonction essentielle de la littérature : faire voir, révéler, faire advenir une conscience. De temps en temps une sorte de folie intime s'empare de moi et me fait délaissser les parages abstrus de la philosophie, pour me précipiter dans les arcanes du roman personnel, qui nous tient tous peu ou prou, et dont on ne se dégage jamais totalement. Des choses oubliées reviennent soudain à la conscience, avec parfois une fraîcheur étonnante, comme si elles se donnaient au regard pour la première fois, insistantes, et le mieux que l'on puisse faire est encore de les considérer dans leur apparaître et de leur donner droit de cité. Cela "est" de quelque manière, et cela donne à rêver, à penser. Ainsi donc j'étais cela, je ne puis le nier, c'est un fragment, une pièce de mon identité, même si le souvenir est forcément inexact, reconstruit et sujet à caution. Il aura toujours cette valeur singulière de dire quelque chose d'important sur la personne qui se souvient, et qui se reconnaît dans cette image. Inexacte mais vraie. Il est ridicule de gloser sur l'exactitude objective, car il n' y a pas d'exactitude objective, rien que la manière dont l'image retentit encore dans le présent, fait sens dans le présent, véhicule une vérité subjective incontestable.

A vrai dire je n'ai nullement commencé une sorte de biographie qui décrirait une évolution personnelle de la naissance jusqu'à l'âge adulte, une nouvelle version des Confessions de Rousseau. Je me réserve le droit de ne rien dire, ou de dire par saillies et gambades, sans considération pour la temporalité, de sauter d'une période à l'autre, ou de passer brusquement à tout autre sujet. Je me donne pour règle, et c'est la plus facile, la plus personnelle, la seule praticable, de ne suivre que mon humeur, de céder sans vergogne à ma fantaisie, de caresser plaisamment le caprice, selon l'état de ma carcasse et de mon idiosyncrasie. Rien ne doit me contraindre, m'obliger, me retenir, hormis la bienséance, et pour le reste je ne me fie qu'à ma muse, ou, si l'on préfère, à mon daïmon intime. Ce qui fait qu'il n'y a guère de différence pour moi entre le récit, la poésie et l'essai philosophique : c'est toujours le même bonhomme, la même sensibilité, la même fièvre et la même intentionalité, en dépit de la diversité des formes et des tonalités. Je suis de ceux qui refusent de considérer le philosopher comme une activité séparée, et je voyage de plaisir d'un genre à l'autre, sans avoir le sentiment de me déjuger ou de me trahir. C'est d'un même mouvement que je joue de la harpe en poésie, que je danse en littérature et que je médite en philosophe, abhorant les spécialités et les cloisonnements des érudits. Je suis et reste un "amateur", un sujet qui aime, qui le dit et le fait savoir. Il se trouve à l'aventure, et c'est ma consolation et ma joie, quelques-uns qui semblent apprécier mes pas de danse au dessus des abîmes, et qui tantôt me le font savoir.

J'avoue que sans ce soutien précieux, si j'étais vraiment isolé, seul à danser, ma danse perdrait bientôt de sa gaillardise, de son allant et de sa folâtrie, ce qui serait dommage, car la seule manière efficace de s'affirmer face au néant c'est encore de danser.