Pour nommer le vide Lucrèce utilise tantôt "vacuum" tantôt "inane". Et fait il s'agit de deux formes différentes : l'un n'est qu'un vide intersticiel, tel qu'il existe entre les corps, et à l'intérieur des corps eux-mêmes, dans un système ouvert-fermé, cosmos local, ou univers local (tel notre univers issu du big bang). Inane désigne un vide cosmique, immensité séparant des univers constitués ou en voie de constitution ou de décomposition. Différence de degré plutôt que de nature, car au bout du compte il s'agit toujours du vide, c'est à dire, pour les épicuriens, de l'espace homogère, infiniment ouvert dans toutes les directions.

La remarque de mon lecteur (voir le commentaire à l'article précédent) est évidemment pleine de sens : le vide quantique n'est pas l'espace vide, mais un espace fourmillant, "frénétique", traversé d'ondes, de corpuscules etc, dont on pense aujourd'hui qu'il est cette "réalité" dont serait issu le big bang lui-même, et de là la séquence explosive qui mène à l'univers relativement organisé, tel qu'on peut l'observer aujourd'hui, puisque nous appelons univers cette immensité close accessible à l'observation. Mais alors il faudrait distinguer entre un vide antérieur au big bang et un vide postérieur, à moins de supposer que les mêmes constituants soient présents avant et après, la constitution de l'univers ne modifiant pas significativement le "contenu" et l'action des constituants du vide. Le vide quantique réaliserait une version nouvelle de l'éternité - là où les épicuriens attribuaient fautivement l'éternité aux atomes, croyant, dans les atomes, avoir isolé les constituants ultimes de la matière, ce que récuse évidemment la physique moderne. Mais que ce soient les atomes ou autre chose, l'idée épicurienne était valable : il y a des "corps" (expression à nuancer évidemment) qui jouissent d'une telle durée que l'on peut les considérer comme éternels, sous réserve de vérifications plus poussées.

Toutes nos considérations sur le vide (vide vraiment vide ou vide plein d'énergie) se font dans le cadre de l'univers observable (notre univers) dont on peut penser qu'il n'est qu'une goutte fermée sur soi, avec son espace-temps propre, dans une fourmillière d'univers étendus à l'infini - multivers champagne - chacun de ces univers se déployant à des distances inconcevables de ses cousins, si bien qu'entre ces univers rien n'empêche de penser qu'il se situe des espaces incommensurables sans gravité, sans énergie, sans pôles d'attraction ou de répulsion, les univers dérivant au hasard sur l'océan d'un espace sans dimensions propres. A vrai dire nous n'en savons rien et sans doute n'en pouvons nous rien savoir.

Reste cependant cette proposition : dans notre univers, tel que nous le connaissons, le vide n'est pas vide, c'est un vide générateur, créateur, source ultime de tout ce qui fait. L'intérêt de cette affaire est de faire exploser nos catégories ordinaires, telles que l'opposition de l'Etre et du Non-Etre, de la permanence et du changement, de l'absolu et du relatif, et de nous faire voyager vers de nouveaux horizons, pour de nouvelles aventures de la pensée.