Je lis dans un ouvrage de vulgarisation scientifique que le proton jouirait d'une durée de vie égale à 10 puissance 35 années, soit 1 suivi de 35 zéros ! Voilà qui fait un bail impressionnant, voisin de l'immortalité. Nous sommes au plus près de la théorie d'Epicure qui coyait les atomes éternels, ce qui est faux, si les atomes naissent dans la fusion nucléaire des étoiles et s'ils sont appelée à éclater. L'immortalité serait plutôt le fait de certaines réalités éminemment légères, telles que les photons et les neutrinos. On spécule aujourd'hui sur la fin de l'univers, du moins celui que nous pouvons observer, sans préjuger de l'existence d'autres univers dont nous ne pouvons rien savoir. Rien n'empêche en effet d'imaginer des infinités d'univers parallèles si nous posons le vide comme principe universel, vide qui n'est pas néant, mais milieu indifférencié susceptible, dans certaines conditions, de se mettre à bouillir, émettant dans des chaleurs inconcevables, la lumière, puis la matière disséminée dans des espaces inconcevables. La physique moderne, avec de tous autres moyens, rajeunit les intuitions des Anciens concepteurs de cosmologie, comme Empédocle, Héraclite Démocrite et Epicure. Il suffit pour cela de considérer que notre univers, dont on décrit la naissance et le développement, et dont on tente d'imaginer la fin, n'est qu'un cosmos, le seul connu, dans une myriades infini de cosmos, qui sont peut-être semblbles au nôtre, et peut-être tout différents, peut-être à jamais inconnaissables.

D'une manière ou une autre il est impossible de se représenter un bord de l'univers, l'espace-temps d'un univers particulier, sans poser immédiatement la question de ce qu'il pourrait bien y avoir au delà - comme Lucrèce l'avait établi : aucun mur ne se dresse devant l'archer qui, au bord du monde, décocherait sa flèche dans l'espace. L'espace est de nature telle que l'ouverture infinie lui appartient aussi nécessairement que l'écoulement du temps. Penser un temps fini est aussi impossible que de se représenter un espace fermé. Or nos astrophysiciens nous invitent à penser que l'espace s'étend à mesure que l'univers se dilate, et que l'univers est entraîné dans une dilatation, et un refroidissement continu, jusqu'à une possible dissémination, qui serait une forme de mort. Mais alors que devriendrait l'espace ? Ce serait en toute rigueur l'espace épicurien, puisqu'Epicure conçoit l'espace comme un vide homogène, sans qualité propre, ouvert infiniment dans toutes les directions. 

Quoi qu'il en soit de toutes ces spéculations, ce qui est neuf pour la conscience moderne c'est l'idée que l'univers, celui que nous pouvons observer, est historique, qu'il a un début et qu'il va sans doute vers son terme, dont nous ne verrons rien, puisque notre existence terrestre sera de longtemps annihilée.  Si tout est historique, l'univers, les étoiles, les planètes, les plantes, les animaux et les hommes, c'est que le fondement se dérobe à jamais, à moins de considérer que cet univers-ci n'est qu'un exemplaire parmi des milliers, et que si tel disparît et meurt, d'autres assureront la relève, et cela indéfiniment. C'est en quoi la position de Marcel Conche est particulièrement forte : il distingue soigneusement l'univers de la Nature. L'univers est historique, impermanent, la Nature est éternelle. Il retrouve le sens originel de la phusis des Grecs, celle qui comprend tout, englobe tout, ne naît ni ne meurt. Nos conceptions actuelles de l'univers (vide quantique, big bang, lumière, étoiles etc), qui sont sans doute opérationnelles à leur niveau, imposent à l'esprit la nécessité d'un dépassement, par exemple : l'avant big bang, l'origine du vide, l'au delà de la limite de l'espace et du temps, si bien que la pensée, si elle ne veut pas se fermer à elle-même et s'établir sur des absurdités, doit nécessairement poser un élément fondateur. Si l'on ne veut pas se réfugier en Dieu, "cet asile de l'ignorance" (Spinoza), il reste cette élégante et poétique solution de s'en référer à la Nature, qui n'est pas exactement un concept, mais la source et le contenant de tout concept possible.

Nature naturante, nature créatrice qui fait naître d'un côté et détruit de l'autre, invente sans fin de nouvelles possibités, de nouvelles formes, nature effroyablement violente (explosion d'étoiles, tsunamis, tornades et typhons) et parfois calme, paisible comme un lac en été. Liaisons et déliaisons, Philia et Neikos.

C'est de toujours l'intuition des poètes, eux qui ont en charge cette sensibilité particulière de tout rapporter, non aux causes locales et transitoires, mais à l'origine de toute vie, de toutes choses, lisant dans l'éphémère et le transitoire le chiffre de ce qui, passant, ne passe jamais.