"Quelle joie, quel encouragement pour moi d'avoir appris d'Epicure à réjouir correctement mon ventre !" Voilà ce qu'écrit Metrodore au sujet de son maître et ami. Point d'étonnement, dès lors, si tous les idéalistes vertueux se sont précipités, "sus au baudet", pour déblatérer sur la voracité, la gloutonnerie, la goinfrerie, la lubricité supposée des "pourceaux d'Epicure" - au mépris de la vérité, car enfin c'est Epicure lui-même qui déclare : un peu d'eau, quelques olives, me voilà l'égal de Zeus. Au vrai, Epicure invente une nouvelle forme d'ascétisme philosophique, hors de tout souci religieux de l'immortalité de l'âme, hors de toute culpabilité, uniquement inspirée par le souci de la santé physique et mentale, ayant éventé le caractère illimité du désir qu'il importe dès lors de circonscrire dans les limites d'une juste tempérance.  De même pour les plaisirs sexuels. Mais venons-en plutôt à l'essentiel.

Placer le ventre au centre de la pensée philosophique, en faire la référence cardinale de la pratique, voilà un fait unique dans l'histoire de la pensée occidentale. En général on valorise la tête, et donc les fonctions cognitives, le jugement et la théorie. Platon - que Epicure connaissait à travers l'enseignement de Pamphile - avait exposé une théorie de la hiérachie des fonctions de l'âme : la tête (la raison, la sagesse) doit commander au thymos (le coeur, le sentiment, les passions) et au ventre, siège des besoins et des déirs. Le ventre est généralement décrié comme lieu de la sujétion aux besoins terrestres, aux appétits, à la physiologie, voire à l'animalité. S'occuper de son ventre c'est vivre en pourceau. A l'inverse avoir le souci de son âme c'est s'égaler aux dieux, vivre ici-bas dans l'attente du salut qui consacrera la vraie vie philosophique. "Philosopher c'est apprendre à mourir".

Est-il vrai que le ventre a des besoins illimités, qu'il inspire une quête insatiable de satisfactions ? Pas du tout. Observons les faits : quand le besoin est satisfait la douleur s'arrête, le corps se met au repos. C'est au contraire le fait d'un esprit insatiable, d'une pensée déréglée que de vouloir intensifier, prolonger le plaisir, tels ces convives qui se font vomir pour se remettre à manger. Rien de plus naturel, de plus facile que de satisfaire les besions physiologiques : un peu d'eau suffit, quelques légumes et quelques fruits. Certes on peut préférer une cruche de vin, mais cela convient plutôt aux festivités, à la conversation entre amis. La sobriété est la vertu du ventre. C'est l'esprit déréglé qui inspire la gloutonnerie, pas le ventre.

Il en va de même de la sexualité, dont les débordements, les passions déchaînées et les désordres relèvent de représentations creuses, telles que Lucrèce les dénonce brillamment dans le Natura rerum. Tout cela sans pudibonderie ni culpabilité. Faut-il rappeler que le Jardin abritait plusieurs hétaïres fameuses, femmes libres et cultivées qui pratiquaient la philosophie du même mouvement que l'érotique ? 

Mais laissons l'histoire. De nos jours on redécouvre l'importance du ventre pour l'équilibre général de la vie. On va même jusqu'à soutenir que le ventre serait un second cerveau, avec ses résaux de neurones entrelacés, ses centres de sensation, d'émotion et de décision, responsable de la gestion des besoins, ce qui est assez évident, mais plus encore de la thymie fondamentale, de la disposition de base de notre organisme physicopsychique, une sorte d'inconscient archaïque, lequel soutiendrait l'équilibre viscéral de notre être. Quoi qu'il en soit, cette idée conforte Epicure : il faut s'occuper de son ventre, mieux, "s'en réjouir correctement". Se réjouir, et non mépriser, dénigrer, maudire et expier. On peut aussi se référer à la pensée orientale, décrire le ventre à la chinoise comme premier réchauffeur, siège de l'énergie fondamentale, celle qu'il ne faut pas gaspiller parce qu'elle assure longue vie et santé florissante - à l'inverse de l'énergie superficielle, celle du coeur et des passions, qui s'épuise vite dans l'agitation et le remuement de la vie active. D'où la prudence taoïste, le non-agir, conçu non comme inactivité mais comme activité lente et fluide à l'image du Tao.

L'essentiel c'est de parvenir à traduire ces idées dans une pratique vitale. Pour la plupart des Occidentaux il n' y a aucun accès direct à la conscience du ventre ; ils sont hyperintellectualisés, pauvres diables sans corps, incapables de détente, de laisser-aller, de lâcher-prise. La méditation leur est tout simplement impossible. A défaut, au moins, pourraient-ils pratiquer une saine et douce relaxation, sans autre objet que de se laisser couler doucement dans la sensation abdominale.

Voici un exercice que je pratique souvent, facile et abordable par chacun, et qui met le sujet en relation avec la sensibilité ventrale. Allongez-vous au sol, les bras librement relâchés de chaque côté du corps. Après quelques instants de relâchement général vous pourrez ramener les pieds contre les fessiers, ouvrir les genoux en V, ne point cambrer inutilement, installer une respiration profonde en poussant légèrement le souffle loin vers le bas-ventre (sans forcer mais résolument) sur l'inspir, maintenir un moment la respiration en poumon plein, puis expirer profondément en laissant le ventre se dégonfler, laisser le poumon se vider, petit temps à poumon vide, puis recommencer le cycle. Au fil des cycles suivants réduire l'intentionalité, laisser venir un souffle de plus en plus doux, fluide, intérieur, tout en restant centrés sur le ventre. Poursuivre très lentement en laissant la respiration prendre la commande, se laisser bercer par le respir, observer passivement le lent mouvement alternatif, finir, et se remettre en détente. Encore quelques instants d'observation silencieuse avant de revenir à la conscience ordinaire.

Il n'y a pas de miracle, ça se saurait. Mais un pratique régulière, sans tension ni volonté expresse, peut amener des résultats appréciables. En tout cas la conscience du ventre se travaille et s'approndit au fil des séances. Outre le bénéfice pour la santé elle ouvre un espace remarquable, où la pensée à la fois perd de sa superbe et gagne en profondeur.