Lettre à Bernadette Charpentier,

 

Chère amie,

 

C'est toujours un moment très émouvant que celui où un artiste parle de son travail, menant le néophyte dans les arcanes de la création, bousculant ce qu'il croyait savoir, qui n'était rien, lui faisant entrevoir un monde de complexité et de liberté, lui entrouvrant l'espace où il pourra faire quelques pas. J'ai aimé la matière de ton propos, et la manière, si claire et sensible, avec toi j'ai pu voyager dans ton monde, très imparfaitement certes - on n'est jamais à la hauteur d'un tel témoignage - mais suffisamment pour en tirer quelques lumières, réflexivement, sur mon propre travail.

Voici quelques bribes de ce que j'ai pu glaner au fil de ton discours : propos bien superficiels je le crains, mais qui ont le mérite de faire sens, au moins pour moi. N'ayant aucune capacité dans le domaine des arts picturaux, c'est en poète que je réagis, car pour moi le langage est cette matière première qui s'impose à moi dans sa dureté, son épaisseur, sa réalité incontournable. C'est avec des mots qu'on fait un poème : les mots sont la toile, le cadre, le pinceau, les formes, les couleurs, ils sont tout cela, et bien d'autres choses encore.

L'acte artistique consiste à se brancher sur un matériau, toile, papier, pierre, bois, métal, langage, qui fonctionne comme représentant de la nature totale : une partie pour le tout. De la sorte l'artiste peut travailler avec l'illusion féconde d'être en contact avec la totalité indivise, de retrouver l'atmosphère de la plénitude originelle. Peu importe dès lors que le matériau soit naturel ou artificiel, ce qui compte c'est ce branchement organique, sensible et émotionnel, sur un quelque chose qui est déjà là, qui préexiste et qui invite à un certain type de branchement : le chant du merle appelle un certain type de vers, le métal invite à des torsions fécondes et signifiantes, le papier suscite le froissement, le pli, le dépli et le repli, la toile est en mal d'amour, exige le trait de couleur pour atteindre à sa plénitude. C'est dire que la liberté de l'artiste est toujours conditionnelle, façonnée déjà par le matériau, même s'il reste en principe mille façons d'y répondre et de faire jouer le pinceau ou l'association des couleurs et des mots. Le matériau a ses exigences qu'il importe d'écouter, et c'est dans une sorte de dialogue d'amour que se fait le travail de composition.

Tu évoques un rapport secret avec la nature. Ce serait un contresens de ne voir dans nature que la nature naturelle, arbres, prairies, montagnes, mers, oiseaux etc, car la ville, l'autoroute, l'usine, le métal et la pierre polie fonctionnent tout aussi bien comme support, mieux, comme élément premier, comme appel à branchement, à contact, à com-position. La nature c'est tout ce qui, préexistant, peut entrer dans un rapport fécond de transformation, de va et vient, de fusion et défusion, de devenir silencieux, entre composition et décomposition, épousant le mouvement universel de la vie, entre naissance et mort, glissant d'un état transitoire dans un autre, virtuellement infini. Aussi ne faut-il pas s'hypnotiser sur l'oeuvre faite, fétichiser le résultat, car ce résultat n'est à son tour qu'un moment transitoire : l'oeuvre a sa durée propre, sa temporalité, son histoire, il faut donc la laisser être, devenir et se défaire comme font toutes les choses de la nature.

Je ne sais, chère Bernadette, si j'ai bien rendu compte de ta parole, mais enfin, c'est cela que j'ai cru comprendre. A défaut j'aurai mieux compris ce que je fais moi-même. Il me reste à te souhaiter bon voyage sur l'océan infini de la création, et de trouver de temps en temps une île de félicité, pour notre enchantement à tous.

Guy