Voilà huit ans que je me suis installé ici, en terre du sud, quittant le Septentrion brumeux pour le soleil. A vrai dire, le soleil, ici, est plutôt capricieux. Clarté et beauté un jour, ciel couvert le lendemain, à croire que le soleil s'est perdu quelque part dans les vallées pyrénéennes, mais le revoilà soudain, vif et allègre, jouant le furet, coquin et imprévisible. Même la végétation présente cette alliage étonnant du nord et du sud, chênes et hêtres, amples et austères, palmiers élancés comme des lampadaires. Les collines du piémont, avec leurs bocages verdoyants et riants, présentent bien des analogies avec mes collines vosgiennes, mais c'est la forte émergence des cimes, au loin, qui dément cette première impression : les Pyrénées forment une muraille décisive, marquent la frontière. L'Espagne, si proche, paraît appartenir à un autre monde.

J'aime vivre à proximité du pays étranger. En Alsace il suffisait de franchir le Rhin. Ici il faut franchir la montagne. J'aime savoir qu'il suffit d'une heure pour être de l'autre côté. C'est ridicule, mais cela me donne le sentiment de ne pas appartenir tout à fait au pays où je vis, qu'une porte reste ouverte à l'échappatoire. Vieille angoisse d'enfermement, fort archaïque, et dont on ne guérit jamais tout à fait. C'est un jeu : je passe en revue les pays où je pourrais émigrer si l'air, ici, devenait irrespirable. Je ne le souhaite point, mais c'est une consolation de se dire qu'ailleurs on peut vivre aussi bien qu'ici, et qu'en somme chacun est de partout et de nulle part. Je n'ai pas la psychologie de l'enracinement, de la territorialisation, du nationalisme encore moins. Dans l'attachement relatif à la terre natale il entre beaucoup d'habitude, de paresse et de facilité. Pourquoi se déplacer tant qu'on trouve de quoi vivre à l'aise ? 

Cela dit je n'ai guère de nostalgie, ni de l'Alsace natale, ni de la Lorraine où j'ai été muté pour exercer ma profession. L'Alsace c'étaient les années d'enfance et de formation, la Lorraine les années d'exercice professionnel, et maintenant, dégagé des obligations, me voilà en Béarn, par choix, libre de mon temps, adonné à la seule passion qui me tienne vraiment, l'écriture. "Tant qu'il y a plume et encre", pour parler comme Montaigne, je suis chez moi là où je suis. Et j'y suis content.

Ici la vie est douce, le climat agréable, en dépit des variations météorologiques, la ville est calme, l'ambiance bon enfant, un peu molle, un tantinet agreste. Peu d'agressivité, peu de passions. Les grandes convulsions se passent ailleurs. On pourrait se croire au début du siècle dernier, relégué dans les marches lointaines de l'empire. Méme les commerces ont un air vieillot et suranné. Il manque manifestement un authentique élan culturel. Au total tout est bon.

Sauf imprévu - on n'est sûr de rien dans ce monde instable et mouvant - je devrais achever ici mon existence. Mais je ne pense pas souvent à l'avenir. Je ne souhaite rien d'autre que la continuité, la perpétuation de l'état présent, une sorte de dilatation incommensurable du présent. Les catégories classiques, passé, présent, futur, ont depuis longtemps perdu leur pertinence, leur signification, et si le passé m'indiffère, le futur, vidé de toute substance imaginative, ne suscite nulle passion. Reste le présent, seul réel, qui occupe la quasi totalité de l'existence, et qui suffit.