"Nous, par la grâce de Dieu, souverain de ce royaume, garant de la justice et de la loi, ayant reconnu la culpabilité des prévenus, les condamnons à être traînés en place publique pour y être roués, écorchés, châtrés, décapités et pendus selon les coutumes ordinaires, au su et vu de tous, pour manifester la justice de Sa Majesté très aimée, vénérée et redoutée, Philipe, roi de France et de Navarre".

Fichtre ! Roués, écorchés, châtrés, décapités, pendus ! Tout vifs évidemment ! Et n'oublions pas le traitement de faveur qui a précédé, pinces, tenailles, cordes, poulies, marteau et rabot, tout l'arsenal savant de la question ordinaire ou extraordinaire, savammant distillée pour faire avouer, quoi ? n'importe quoi, car quel humain y résisterait ? Etrange justice qui ne produit que des coupables, et des coupables qui avoueront tous les crimes que l'on voudra bien leur faire avouer. D'où la pléthore de sorcières et autres possédées du Malin, que l'on brûla chastement, et sous le règne d'Henri IV encore.

Les hommes d'aujourd'hui, redécouvrant l'horreur de crimes incompréhensibles, mais qui, tout injustifiables soient-ils, sont de petite pièce en regard de la cruauté des siècles passés, sourçonnent-ils, peuvent-ils imaginer l'invraisemblable férocité de la "justice" de naguère ? Corps bouillis en marmite, corps lacérés, écorchés, roués, équarris, brûlés, pendus, châtrés, ététés, exhibés nus et sanguinolents, au regard de tous, enfants compris ? Pourquoi cet étalage ? Cette exhibition obscène ? Pour l'exemple ? Mais l'exemple détourne-t-il le pécheur de sa funeste passion ? On peut penser aussi qu'aucun moyen n'était jugé indigne pour affirmer la souveraineté absolue du roi et de l'Eglise : il fallait plier les corps et les âmes à l'autorité, les contraindre sans ménagement à l'obéissance. Le plus étonnant est que, en dépit des moyens utilisés, on ne put jamais réduire ou extirper la criminalité, ni le vol, ni le parjure, ni la concupiscence, ni la soldomie, ni le culte de Satan. Coupez d'un côté, cela repoussse de l'autre.

Je n'écris pas tout cela par complaisance pour le macabre. Je constate simplement la fragilité de ce que nous nommons la culture, dont l'apparence policée fait illusion, nous faisant oublier la part de sauvagerie indomptable qui est en nous, peut-être en chacun de nous. Comment expliquer autrement que seules les histoires sanglantes et tragiques nous attirent, que la bienséance et la vertu nous ennnuient, que notre politique même ne nous intéresse que par le côté scandaleux, grotesque et pitoyable ? Entre répulsion et voyeurisme chacun va se plaindre de l'indignité des temps, tout en jouissant, en sourdine, du malheur et du mal. C'est une persistante, invincible séduction, où chacun communie sournoisement avec les abîmes.

Je crains fort que l'homme, comme individu et comme espèce, ne soit définitivement inéducable. "N'ayant pu faire que la justice soit forte on fit en sorte que la force fût justice" dit à peu près Pascal (je cite de mémoire, et sans doute fort mal). Nous en sommes toujours là.

L'intérêt de l'Histoire c'est de nous rappeler l'extrême diversité des moeurs, pratiques et croyances de tous les âges. Nous y découvrons que rien n'est juste en soi, que tout est soumis à changement, à disparité de jugement, à controverse et dispute, que le mal est tantôt le bien, et le bien le mal, que tout se renverse et se conteste, que rien n'est sûr ni établi pour l'éternité, et que le plus solide même est sujet à verser, couler, disparaître. Mais l'homme, en dépit de cette diversité et contrariété est toujours et partout le même, changeant d'habit et de coiffure, s'attifant de couleurs et de costumes infiniment variables, mais qui ne font qu'illusion et mirage, comme les reflets à la surface de l'eau, écume, jeux de lumière et d'ombre, mais l'eau demeure, inchangée pour l'éternité.

Tout au plus, pour quelques-uns, est-il possible de prendre un peu de distance, et au lieu de rouler et couler, de choisir la contemplation plutôt que l'action, et de là considérer le flux et le reflux des eaux sous le regard indifférent des étoiles.

   - Après quoi, pour faire bonne mesure, il serait bon de relire les premiers vers du second chant du "De natura rerum" de Lucrèce : "suave, mari magno, turbantibus aequora ventis " etc