Nous assistons à une montée inquiétante de la violence. Mon propos n'est pas ici de livrer une théorie nouvelle sur les facteurs sociaux, économiques et culturels. Je voudrais interroger plus intimement les sources de la violence psychologique, sans autre moyen que l'observation directe des émotions, des sentiments  et des représentations, à commencer par moi-même.

Si l'expression de la violence est généralement brimée et repoussée par la convention, la culture, la bienséance, du moins chez un être relativement civilisé, je vois qu'il suffit de peu de choses pour que craque ce vernis, que la colère surgisse, et avec elle la haine, la rage, l'insulte, la menace, et bientôt les coups. A moins que, par un effet de contre-investissement, ou sous l'effet de la peur, la violence se retourne au dedans, et y exerce ses ravages : somatisation, culpabilité, symptômes et rumination. La conclusion est évidente : il y a en nous, en nous tous vraisemblablement, un coefficient élevé de violence potentielle, que nous considérons en principe comme néfaste, inavouable et honteuse, dont nous voudrions peut-être nous débarrasser pour complaire aux impératifs moraux, à notre idéal de culture ou de religion ("aimez-vous les uns les autres"), mais dont visiblement il est impossibe de venir à bout. Ce qui est refoulé fait retour, nous le savons en général, abstraitement, mais dans ce cas précis nous pouvons aisément le vérifier. La violence est dans nos gênes, comme la faim, la soif et la sexualité.

A voir l'état du monde, la criminalité, l'exploitation économique, l'invraisemblable inégalité entre les hommes, qui se développe de nos jours à une vitesse sans précédent, on se dit que c'est la culture humaine dans son ensemble qui est menacée jusque dans ses fondements, et qu'une authentique mutation des esprits, des coeurs et de la sensibilité est plus que jamais nécessaire - et que, hélas, chaque jour qui passe apporte un démenti sanglant à cette noble intention. 

Il est tout aussi évident que les prêches, les carêmes et les prières ne changent strictement rien à l'état du monde. Disons que toutes les réformes, toutes les religions et autres projets de moralisation ont lamentablement échoué. Et même l'Etat, tout armé qu'il soit de polices, de contraintes, de systèmes de renseignements, de surveillance et de contôle, semble de plus en plus dépassé. Le vase fuit de partout.

Si je m'observe moi-même, je vois que dans un état de relative satisfaction je n'éprouve aucun sentiment violent. Mais cet état est instable : la contrariété, le besoin non satisfait, la privation et la frustration créent instantanément une tension, un vif déplaisir, une excitabilité, une intolérance : le moi se sent menacé dans son intégrité et réagit par la lutte. A l'agression, réelle ou imaginaire, je réagis par l'agression. C'est ce que fait l'animal dont on franchit le périmètre de sécurité : il aboie, il sort les griffes, il attaque. A ce niveau on peut considérer la réaction comme une donnée instinctuelle nécessaire à la préservation de la vie. Mais cette analyse ne rend compte que d'un aspect très partiel du probléme. D'aucuns sont manifestement violents encore que rien ni personne ne menacent leur vie. Dirons-nous qu'ils se sentent menacés alors qu'ils ne le sont pas dans les faits ? C'est ainsi que fera le paranoïaque : on m'en veut, je me défends, j'attaque avant d'être attaqué. Quel est alors ce délire d'interprétation, d'où vient-il, qu'exprime-t-il, quelle "vérité" sous-tend cet étrange comportement ?

On se demandera si nous ne sommes pas tous, peu ou prou, portés à la paranoïa, si la paranoIa n'est pas le terme générique de cette centration sur le moi, qui fait que le moi est la chose la plus importante du monde, la seule vraiment réelle de par le monde, et qu'au fond le reste n'a guère de signification ni de valeur, sauf dans le rapport qu'il entretient éventuellement avec le moi. " Qui n'est avec moi est contre moi", c'est la devise universelle. A partir de là tout découle : la susceptibilité, l'envie, la jalousie, l'irritabilité, l'intolérance, l'agressivité et en bout de course la violence. On comprend aussi pourquoi le discours moral, l'intention du bien sont voués à l'échec. Ils ne font qu'attiser le conflit entre la pulsion et l'idéal, la réalité et la moralité, faute d'une compréhension correcte du processus.

Il faudrait déjà reconnaître en soi-même la violence latente, et sa source, la disposition fondamentale qui nous pousse à privilégier en toutes circonstances les intérêts du moi : mettons de côté la morale et la religion, les injonctions et les impératifs, et voyons lucidement, objectivement, ce qui se passe. La violence est une potentialité de nature. Elle exprime la souffrance d'un moi qui se sent blessé. Cette blessure est vécue comme réelle, parce que je la sens dans ma chair. Cela ne prouve pas qu'elle soit réelle, causée par un acte réel. Elle peut être réelle, et la réaction paraîtra légitime, ou imaginaire : dans le second cas, la souffrance est réelle, mais sa cause ne l'est pas, ou plutôt elle n'est pas là où je crois. Je la crois dans l'autre alors qu'elle est en moi. C'est moi qui suis susceptible et j'interprète les faits en terme de malveillance à mon égard. On me dit que je suis un imbécile. Je suis blessé. Mais je ne suis blessé que dans la mesure où cette parole me touche, où j'y crois, où par ma réaction je donne raison à l'invectiveur. Sinon je me contenterai de hausser les épaules, ou j'éclaterai de rire. Il faut en conclure qu'ici, ce qui est déterminant, c'est la croyance. Dans d'innombrables cas la violence serait la conséquences de la croyance. Se débarrasser de la croyance - et cela c'est possible - c'est réduire en soi, significativement, les dispositions à la violence.

Remarquons en passant que les sceptiques véritables ne sont guère portés à la violence. Voyez plutôt du côté des fanatiques, de ceux qui ont des certitudes et qui les infligent aux autres.