Revenant ce matin de mon emplette quotidienne, une impression neuve me traverse l'esprit : je n'ai plus à lutter pour devenir, pour m'affirmer, pour m'améliorer, pour me changer. Je suis comme je suis, et je n'ai pas à me juger, ni psychologiquement, ni moralement. Grande paix. Sérénité. Non certes que j'aie atteint quelque perfection, que nenni, mais parce que le problème ne se pose pas. Il n'y a rien à évaluer. Il y a des arbres, beaux, solides, imposants, et d'autres chétifs et branlants - nul ne songe à s'en féliciter ou à s'en faire grief. C'est ainsi, voilà tout. Disons que je me perçois comme un arbre, hors de tout jugement, de toute catégorie conceptuelle. Un fait, irréfutable comme un fait de nature, un nuage, un végétal, un lac de montagne.

J'ai un peu de mal à rendre compte ici de l'extrême simplicité de cette impression. C'était surtout ceci : je n'ai plus à lutter. Fin de la quête. Fin du travail - ah ce mot si lourd qui évoque l'esclavage, l'attelage, le "triple pal" où on forçait les boeufs...au travail. Et aussi le travail de l'accouchement, l'effort, la peine, le labeur, la poussée, l'acharnement, les cris, la sueur et les larmes. Est-il donc si pénible, si peu "naturel" de venir au monde ? Et pourquoi faut-il tant d'efforts pour s'instruire, apprendre, se former dans une discipine, exercer une profession ? Ou pour grandir, évoluer, se socialiser, se moraliser ? Je ne vois rien, dans l'immense nature, d'aussi contrefait que l'homme, et c'est un doux plaisir de voir si souplement, finement, évoluer un chat, sans entraves, sans conflit interne, tout entier être ce qu'il est. 

Le drame de l'être humain c'est qu'il lui faille travailler pour devenir ce qu'il est. C'est une contradiction dans les termes, c'est une redoutable aporie, une tension extrême, pour laquelle aucune solution évidente ne se profile. Chaque culture s'efforce à sa manière de résoudre l'énigme, avec des résultats divers, généralement très approximatifs, souvent désastreux, rarement satisfaisants. Plus on s'efforce, plus on s'éloigne du naturel et plus on se contrefait, basculant dans l'hypocrisie ou la perversion. Et si on ne fait rien, il en advient comme des herbes sauvages qui envahissent tout et stérilisent le sol. Comment faire ?

Il faut apprendre le nécessaire - puisque la nature ne nous a guère fourni en instincts efficaces (voir le mythe de Protagoras dans Platon) - mais au delà, surtout ne rien faire ! Par "faire" j'entends l'action normative, directive, oppressive, car elle ne peut être qu'une source de conditionnement imposé, de limitation et d'imitation, qui par réaction produit la révolte et le conflit généralisé. D'où la névrose commune, la souffrance psychique et le désordre universel. Et alors, comment un tel être contrefait et divisé pourra-t-il recréer en lui-même l'unité intérieure et trouver la paix ?

La vieillesse du moins, dans les cas favorables qui ne sont nullement la norme, serait l'âge de la réconciliation intérieure. Non que le temps par lui-même puisse régler le moindre problême - les vieillards sont souvent pires que les autes - mais parce que le cours naturel de la vie a pu offrir d'innombrables occasions de s'éveiller à l'intelligence. La perspective de la mort imminente, si elle n'est pas simplement niée et voilée par la croyance, mais assumée comme vision de la destruction totale et définitive, peut provoquer une mutation psychique totale et définitive. Que valent nos hochets, nos concours de beauté, nos prestations de prestige, nos fanfaronnades et ronds de jambe, en face de ce trou absolu ? Voir cela c'est la chance offerte de ne plus chercher à savoir, à pouvoir, à pourvoir et prévoir - c'est la radicale dépossession qui ouvre le champ à l'ouverture infinie.

Nous découvrons que nous sommes déjà morts, morts depuis la première seconde de notre naissance, et que cette situation existentielle n'est un conflit et une angoisse que dans la mesure où nous nous efforçons de nier l'évidence, inventant des amusements, des divertissements, des croyances et des divinités pour nous réassurer d'une illusion de permanence ou d'immortalité - là est la racine de la souffrance. Le voir avec son coeur, ses fibres et ses tripes devrait favoriser une mutation radicale, un positionnement radicalement neuf et inédit : croyez-vous qu'un être de cette sorte puisse encore se laisser entraîner dans le cirque universel des mérites, des démérites et de la performance ?