On distingue la peur de l'angoisse par la référence à l'objet. La peur est déclenchée par un objet réellement présent et menaçant : un précipice, un animal furieux. L'angoisse nous trouble d'autant que l'objet est invisible, hors perception. Quelque chose menace, dont je ne sais rien, et si les affects sont bien réels et constatables, l'objet, s'il existe, se dérobe à l'analyse. Ce qui fait que l'angoisse est à la fois réelle et irréelle, ce qui contribue encore à intensifier le trouble. Mais ce n'est peut-être là qu'une description incomplète, car si l'objet est actuellement irrepérable, cela ne signifie pas qu'il le soit pour toujours. Une observation plus fine, une écoute plus rigoureuse peut, dans certains cas, dévoiler l'objet - nous conservons pour le moment le caractère très général de ce terme d'objet, compris comme : ce qui agit comme cause de l'émotion. En toute rigueur si cette cause peut être clairement vue et distinguée, l'angoisse se ramène à la peur, dont elle ne serait qu'une modalité plus subtile. Il est en effet facile de voir que le tigre lâché me jette dans la peur, plus difficile de démêler ce qui, dans mon travail par exemple, est source d'une angoisse rampante et délétère.

J'ai une longue expérience de l'angoisse qui m'accompagne, hélas, depuis les premiers stades de mon existence, aussi loin que je remonte dans le passé. Une analyse de type psychologique peut déceler certains facteurs généalogiques, familiaux, environnementaux et autres. J'ai fait cela très abondamment. L'angoisse est beaucoup moins vive aujourd'hui, sauf à de brèves périodes où elle fait retour, mais globalement elle m'affecte moins. Je dirai : elle est toujours là, mais plus discrète, plus passagère. Reste que son mécanisme d'apparition et de disparition est toujours encore incompris. La source n'est pas tarie. Je me demande simplement s'il est possible de réduire définitivement cette souffrance, de vivre sans angoisse, même si par ailleurs les peurs réactionnelles et factuelles ne semblent guère évitables. Je parle de l'ambiance fondamentale, de la tonalité de base, de la disposition relativement constante qui fait qu'un tel est constamment angoissé alors que tel autre vit dans une relative sensation de bien-être. C'est à ce niveau que la question de la souffrance et de son éventuelle suppression se pose.

Si l'on veut avancer il faut, à travers l'expérience de l'angoisse, revenir à la peur, ne pas se satisfaire du vague et du confus qui nous submergent dans l'angoisse, pour voir les causes réelles. Je suis angoissé parce que j'ai peur, mais comme je ne vois pas l'objet de la peur je bascule dans l'angoisse. Mais de quoi ai-je peur, fondamentalement ? J'ai peur de perdre un soutien, une amitié, l'affection que je crois indispensable à ma conservation. J'ai peur de l'insécurité, de l'esseulement, de l'abandon. Ce sont formes diverses d'un même souci : ne pas perdre, conserver, se réassurer. J'ai vécu des pertes diverses dans le passé, j'ai vu que cela était douloureux, que j'y ai beaucoup souffert, et dès lors je m'accroche à ce que j'ai, ou que je crois avoir, je suis comme le chien qui tient son os dans la gueule, et ne le lâcherait pour rien au monde. 

Pourquoi avons-nous besoin d'un os ? Ne riez pas. A chacun le sien, sa femme, sa maîtresse, son maître à penser, son idéologie, sa religion, son parti politique, sa profession, ses hobbies, ses habitudes, son pinard, ses rêves et ses fantasmes. Nous pensons très sérieusement que sans cela nous sommes perdus. Nous restons des enfants, comme ces enfants qui ne sortent jamais sans leur nounours sous le bras : objet transitionnel, cache-misère, hochet, fétiche, signe ou symptôme.

Pourtant nous savons bien que c'est parfaitement dérisoire, que rien ne nous protègera de rien, que la séparation a déjà eu lieu, que nous avons de longtemps perdu nos parents, qu'ils soient vivants ou morts, que la sécurité n'existe nulle part, que nous ne pouvons compter sur rien ni personne dans ce monde instable et dangereux, et qu'aujourd'hui ou demain la mort nous fauchera sans reste. Nous le savons, même le croyant le sait, mais il ne veut pas le VOIR.

Un pas de plus. Admettons que nous voyons tout cela, la tendance immédiate sera de chercher autre chose, une autre religion, un autre maître à penser. Nous dirons : je me suis trompé, je n'ai pas investi sur le bon cheval, cherchons un meilleur investissement, il doit y avoir quelque part quelqu'un qui sait mieux que nous ce qu'il faut faire. Et c'est reparti : on change de maître, on reste esclave. Esclave de quoi ? De la peur. A moins que l'on finisse par se dire : il n'y a pas de solution. Aucune. Voilà le fait, imparable, définitif. Que se passera-t-il alors ?

On peut tenter de revenir en arrière. Mais la foi n'y est plus. On peut se désespérer. Mais si on se désespère c'est que l'espoir est toujours là, déçu mais insistant. C'est qu'on n'a pas vu complètement, intégralement. On retourne à la souffrance, qui, après tout, confère aussi des satisfactions. Le saut fantastique auquel nous amène cette observation c'est de découvrir, et cela reste à approfondir jour après jour, que seule la vérité nous libère.

Le roi est nu. Mais il n'y eut jamais de roi que dans notre imagination.