C'est une acquisition tardive, mais d'autant plus précieuse : j'ai appris à me détacher, à oublier, à laisser derrière moi, à me détourner si bien, et si vite, que c'est à peine si je me souviens de la veille, de ce que j'y fis, j'y vécus, y ressentis. Je m'en ressens plus léger chaque jour. Il fut un temps où je ressassais, n'en finissant avec rien, affligé de cette pathologie digestive qui nous transforme en ruminants. Aujourd'hui, à peine mon article rédigé, je passe à autre chose, sans regret, sans remords : j'ai fait du mieux que j'ai pu, la suite est l'affaire du lecteur. C'est dire aussi que je fais confiance à mon texte, m'en remettant au daïmon, qui sut, mieux que moi, ce qui convenait à cette heure-ci, exprimait la vérité de cet instant-ci. Qui, dans cette hypothèse, pourrait mieux faire que je ne fais ?

Lorsque vous décochez votre flêche il faut la lâcher d'un coup : inutile d'en corriger le tir, magiquement, par des prières aux dieux ou des vociférations.

C'est ainsi que j'entends les recommandations au non-attachement, et non dans la frénésie mystique de ceux qui prétendent s'affranchir en renonçant au monde, en se privant de pain et d'eau, en se contorsionnant dans des postures invraisemblables, retenant leur souffle et flagellant leur corps. Torture vaine, et prétentieuse : il faudra de toute manière revenir au lot commun, manger son pain et boire son eau, assumer la misère de l'existence animale. Toutes ces pratiques ne font que renforcer le moi par la prétention de l'affaiblir. 

Se détacher c'est rendre à l'esprit son espace en menant le processus en cours à son terme, puis de couper le fil, mieux encore, de laisser le fil se couper de lui-même, comme ferait un cordon ombilical qui s'épuiserait et s'effilocherait de lui-même. Le travail fini, passons à autre chose, allons nous promener, respirons le grand air, égayons-nous ! "J'y pense et puis j'oublie" c'est ma devise.

C'est dans la pratique de la relaxation et de la méditation que nous pouvons le mieux observer le fonctionnement de l'esprit. Au début il est de fortes chances que nous soyons affolés par l'agitation mentale que provoque l'immobilité du corps.  Il faut insister, en augmentant progressivement la durée de pratique. Vient un moment où l'agitation cesse, le mental se calme, on peut goûter l'ataraxie, et s'y installer de mieux en mieux. Mais cela aussi peut être un piège, car il faut bien revenir à l'existence ordinaire. Avec le temps on apprend la double coupure : celle qui rompt avec l'ordinaire pour entrer en relaxation, celle qui nous en fait ressortir. C'est là que l'on peut mesurer les difficultés et les progrès, évaluer sa propre capacité à changer de régime, et à y trouver beaucoup de liberté et de joie.

Cette capacité de coupure je m'y entraîne et m'y fortifie. Elle se fait de plus en plus aisée. Mais j'observe qu'elle échoue dans deux domaines, qui n'en font peut-être qu'un : la musique et je ne sais quel thymos intime, où j'expérimente une faiblesse toute personnelle, que je ne réduirai sans doute jamais, et qui constitue une donnée subjective à peu près invincible. Pierre d'achoppement, énigme personnelle, shiboleth intime dont je ne dirai rien ici, cela va sans dire. La musique, dont je fus un amateur passionné, me lasse et me tarabuste par la persistance, des jours durant, d'un écho mélodique, d'une ambiance, d'une tonalité dont j'ai bien du mal à me débarrasser. Mélodie musicale, mélodie de l'âme, en moi quelque chose résonne et se poursuit, qui échappe à toute raison, déjoue toutes les stratégies de détachement : résistance de l'inconscient, point focal, quelque chose comme une faille sonore où vibre je ne sais quelle énergie inconnaissable.

Je ne sais si c'est là une étrangeté de ma nature, une singularité et une exception, ou si, sous des formes variées, cette disposition idiosyncrasique se retrouve en chacun, celée dans les plis de la conscience. J'opterai volontiers pour le second cas, sans preuve évidemment, mais je ne vois pas comment, la structure de l'esprit étant ce qu'elle est, il serait possible d'avoir l'âme entièrement lisse, entièrement claire à elle-même, pur miroir sans taches ni auréoles. Sans doute, pour chacun, à côté de zones lisses et claires, subsistent des zones d'ombre, irritantes certes, mais qui nous rattachent obstinément à la sphère affective, émotionnelle et pulsionnelle, dont il est vain d'espérer la définitive clarification.

L'homme est un animal avant que d'être un homme, et cette humiliante vérité il faut la faire sienne si l'on veut faire quelque progrès dans la connaissance.