Comme un gant que l'on retourne : le dedans passe dehors, le dehors passe dedans. 

Habituellement le dehors c'est la peau, l'enveloppe, le masque, le personnage - le dedans c'est le sujet, s'il existe. Le retournement consisterait à exposer le sujet et à mettre le moi en retrait. 

Plus radicalement, le moi masque la faille, laquelle est dissimulée, voire déniée, ou ignorée. Philosopher serait retourner le gant, assumer et laisser voir la faille. C'est le penser vrai, parler vrai, agir vrai.

On voit d'emblée que cela n'est possible, en vérité, que dans notre rapport à nous-même. S'y risquer en public relève de l'héroïsme, du suicide ou de la folie. Laissons à Diogène la primeur de la véracité intégrale. Personnellement je ne m'y risquerai pas. Je n'ai rien à prouver, il me suffira d'être en accord avec moi-même.

Au moins est-il possible de penser vrai, d'écrire vrai, de parler vrai entre amis. S'il existait une véritable école de philosophie ce serait là son programme. Un tel rapport pourrait fonder la scholè, tout autre chose que le cours, la conférence, la leçon, et autes procédures de savoir à transmettre : tout au contraire, la faille à l'orée, au long du propos, et dans son ouverture finale. J'aime à penser que ce fut là l'essentiel de l'"enseignement" de Pyrrhon : équarrissage du savoir, dynamitage des représentations, explosion du concept, ouverure à l'ouvert.

Cette politique de la parole renverse l'ordinaire temporalité qui procède d'une idéalisation de l'origine (l'être) et d'une aspiration tendancielle à la fin (le salut, l'achèvement de l'Histoire) par quoi les deux termes, l'origine et la fin se répondent, se supposent, se conditionnent l'un l'autre. Cycle de la métaphysique, cercle enchanté. Mettre la faille à sa place, à tout moment du temps, c'est supprimer tous les termes, c'est ouvrir immensément, étaler la durée, immanence sans transcendance, surface absolue d'une temporalité qui ne clôt jamais, qui juxtapose les événements, continuité et contiguité. Addition sans soustraction, sommation sans somme, ni résultat. Cela continue, voilà tout.

Hölderlin dit cela à sa manière: "Le temps, en un tel moment, vire catégoriquement, et en lui début et fin ne se laissent plus du tout accorder comme des rimes". (Remarques sur Oedipe). Le temps, comme l'espace, s'étale dans l'infini, rien ne se ferme, rien ne fait sens. L'homme, comme Oedipe dans Sophocle, devient cet a-theos, ce sans dieu pour qui origine et destination se destituent de leur prestige, s'épuisent dans l'infini de l'espace et de la durée : l'aei, le toujours, à jamais se pense dans la figure inpensable de l' Aiôn : illimité.

Idée terrifiante ou jubilatoire, c'est selon. Quoiqu'il en soit, c'est à une toute autre manière de penser que nous invite l'intuition de l'Aiôn : retournement catégorique.