Retournement catégorique : voilà l'idée que je cherche, et que je trouve enfin.

Depuis PLaton nous raisonnons à l'envers. La fameuse allégorie de la naissance du désir, à partir de la scission inaugurale exposée par Aristophane, revient à poser un état antérieur d'unité et de plénitude, état substantiel dont chacun conserverait la nostalgie, s'engageant dès lors dans un course éperdue pour retrouver la part perdue. L'unité est première, la scission est seconde. C'est ce modèle qui sous-tend nombre de mythologies et de religions, idéologies de la perte et de la réunification à venir, dans un au-delà du monde et du temps. Cette conception s'origine du modèle de la naissance, conçue comme arrachement à l'unité, voire à l'éternité, et plongée dans le monde du devenir, de la souffrance et de l'insatisfaction chronique, dont seul un salut inconcevable et mystique pourrait nous délivrer.

Mais si l'on posait le modèle inverse ? Partir non de la substance une, mais de la faille ? Démystifier l'état prénatal, dés-imaginariser la béatitude supposée du foetus, inscrire le temps, et ses exigences et ses expériences de besoin et de tension, dans le cours même de la vie foetale, admettre qu'il n'exista jamais, en dehors d'une réconstruction idéale, une quelconque période de plénitude et d'unité : voilà qui change tout. Il n'y a rien à regretter, rien à idéaliser, rien à retrouver. Nul paradis n'a été perdu, rien ne manque. Ce qui est, a été, et sera. "Toujours les mêmes sont les choses", éparpillées dans l'ordre du temps, venant et passant, mobiles, éphémères, sans jamais faire monde, si ce n'est dans notre réprésentation désireuse d'ordre et de sens. Ce qu'on appelle le moi serait cette construction seconde, artifielle et réactive, édifiée contre l'évidence, passion de savoir et de maîtrise, dont l'effet perpétuel sera de nous dissimuler la vérité première, de recouvrir laborieusement la faille, de nous donner cette illusion de sens dont nous avons un besoin viscéral, paranoïa très ordinaire qui organise la vie sociale et la vie personnelle. Le moi est de part en part un conglomérat de forces réactives, nécessaires sans doute à la continuation de la vie : construction d'une peau, enveloppement, centration sur soi, adaptation, conquête d'une niche, édification de murailles défensives. Mais c'est aussi, inévitablement, la source du conflit, la cause de la souffrance, la perpétuation de l'insatisfaction. C'était l'intuition féconde, si mal comprise, de Bouddha lorsqu'il énonce la quadruple vérité noble : nature de la souffrance, origine de la souffrance, fin de la souffrance, moyens pour parvenir à la cessation de la souffrance. La vraie cause de la souffrance est dans une représentation erronnée du réel, oeuvre de fiction, inversion de l'ordre des choses, mythologie de la substance (l'illusion qui fonde l'image d'un moi substantiel, pérenne ou immortel).

Je relis avec délectation le beau texte d'Hésiode (vers 116 et suivants de la Théodicée) :

     "Or donc, tout d'abord, exista Faille ". Faille traduit Chaos, dont le sens premier est ouverture, bâillement, hiatus, espace sans bord infiniment ouvert. Si l'on admet que ce texte, dont le programme officiel est de décrire la naisssance des dieux et du monde, est en fait, comme toujours dans les cosmogénèses, une projection poétique de l'âme humaine, il nous faut reconnaître en Hésiode un remarquable psychologue des profondeurs. Il nous dit sans fard la vérité première et dernière : la Chaos précède nécessairement l'ordre, l'ouverture infinie appelle la clôture, la vie suppose, pour se maintenir et prospérer, une organisation seconde efficace - ce sera, après bien des péripéties et des luttes, l'oeuvre de Zeus, père des dieux et des hommes. Entendons  : la construction d'un ordre psychique relativement stable, mais toujours menacé de l'intérieur, autant que de l'extérieur. Là encore, très fine observation psychologique. Il suffit d'un choc, d'un trauma pour que tout branle. Et alors nous voyons se fissurer l'édifice, nous retrouvons avec horreur la vérité première, nous sentons vibrer le fondement, nous redoutons l'effondrement. Alors nous savons, si toutefois nous voulons bien nous arrêter pour voir et savoir, nous mesurons la précarité de nos constructions, la faiblesse de ce moi jusque là si glorieux. Expérience tragique, mais décisive. Elle préludera, dans une tête philosophique, à une nouvelle vision de la réalité, renversant les images et les idoles, les illusions de totalité ou d'unité, assumant humblement la vérité de la condition humaine.

Une des conséquences possibles est cette idée nouvelle que le désir, dont on dit tant, que l'on considère comme le sel de la vie, est au fond de peu d'importance. Peu de choses valent beaucoup d'efforts. Le seul désir qui puisse encore valoir, mais est-ce encore un désir, est de proposer ce chemin d'épines et de roses à qui, comme nous, désire vivre dans le vrai. Est-ce du désir ? Est-ce de l'amour ? Je ne sais. Les bouddhistes appellent "karuna" cette humble et noble bienveillance qui consiste à se mettre en accueil d'autrui et lui porter secours. C'est le sens véritable des Enseignements. Epicure parle plutôt d'amitié. Gardons-nous cependant de trop vouloir : c'est à chacun, en dernière instance, de devenir sa propre lampe.