Voilà plusieurs jours que je tourne autour d'une idée qui me paraît neuve et importante sans parvenir à la formuler correctement, si bien que tous mes essais retombent dans une apparence de répétition. Apparence seulement, car les mots que j'utilise sont chargés d'une signification différente, mais par la bande, à défaut de désigner clairement l'expérience nouvelle. On utilise les mots que l'on connaît, à défaut de mieux, et en dépit d'un infléchissement novateur, ils continuent de charrier des significations éculées. C'est là que l'exemple des penseurs est éclairant, lorsqu'ils inventent de toute pièces un concept inédit, ou qu'ils changent radicalement la signification d'un mot plus ancien, l'engageant poétiquement dans de nouvelles harmoniques. Ecrire c'est lutter avec le vocabulaire, l'élargir, l'approfondir, le subvertir, l'investir, le régénérer. C'est ce que fait Bergson avec "la durée", qui n'est pas le temps, mais l'apperception d'une transformation, d'un écoulement interne dans les choses, dans l'univers, dans la subjectivité. La meilleure approximation que l'on puisse en donner c'est l'expérience de la mélodie qui ne se décompose pas en notes et en silences et qui se donne immédiatement comme la perception progressive et continue d'un changement. L'intérêt de cette notion c'est de nous mettre nous-mêmes en mouvement, de nous rendre sensibles, par delà les découpes du temps artificiel, à l'expérience réelle de la mobilité universelle. Nous apprenons à couler, à nous laisser couler dans le Grand Fleuve, toutes affaires cessantes, et d'y évoluer au rythme d'un réel qui nous précède et nous survit. Immersion métaphysique, extase et flottaison. C'est de la poésie à l'état brut.

J'en suis toujours encore à vaticiner au lieu de m'engager directement dans le vif du sujet. C'est que ce vif m'échappe, se dérobe et fuit. Mais je sais qu'il s'agit d'un mouvement intérieur, tout subjectif, relié cependant à la perception d'un dehors changeant, imprévisible, qui, comme de l'eau, échappe à toute saisie, notamment conceptuelle. Je crois entrevoir, tout au fond de moi, je ne sais quelle béance, antérieure à toute formulation langagière, à tout travail de langue, que l'effort de pensée, l'éducation et la culture ont pu recouvrir, mais pas assez pour que sa trace, sa marque, son signe en soient totalement indéchiffrables. Béance ou blessure première, que rien n'abolit ni n'oblitère, inscription sensible d'un événement sans date, anhistorique, fondateur. Que dire d'autre ? Cela fut, cela est, cela sera, et sera tant que dure la vie, la mort ne faisant autre chose que l'actualiser dans l'éternité de l'avoir été. Evénement sans date disais-je, cela est vrai, alors même qu'il a bien fallu exister pour que se fasse ce travail de creusement, cette opération événementielle étant pour ainsi dire programmée de toute éternité : naître c'est se prêter inévitablement à l'événement, c'est y consentir par la force des choses, s'y soumettre. Naître c'est offrir le flanc à la blessure.

Cet événement premier est l'inscription, dans le futur sujet, de la temporalité, de la finité, donc de la finitude. C'est en quoi cette inscription est marquage et signe de la mort, qu'elle survienne dans l'immédiat ou dans soixante quinze ans. Ce que les Grecs avaient parfaitement isolé dans la notion de "mortel", qualifiant de la sorte le sort (la Moira) des humains dans leur rapport métaphysique aux Immortels. 

On ajoutera peut-être, pour faire bonne mesure, la sexuation à la mortalité : même coupure, comme le montre Platon dans le mythe d'Aristophane. Nul n'est à l'abri de la mort, nul n'est complet par soi, double béance, unique trou, incomblable et définitif. Ce qu'une certaine psychanalyse appelle la castration symbolique, terme haïssable, mais juste. "D'où tirons-nous le titre d'être, nous qui ne sommes qu'un éclair dans le vide infini d'une nuit éternelle ?"

Il est extrêmement singulier que cette idée, la plus banale, la plus plate que l'on puisse concevoir, il faille si longtemps pour la faire sienne, l'assumer dans toutes ses conséquences, encore qu'on n'y arrive jamais complètement. C'est un mystère. Le plus proche est pour nous le plus lointain, le plus inassimilable. C'est que notre structure psychique et sociale est fondamentalement organisée par le vouloir-vivre, comme Schopenhauer l'a définitivement établi. Du réel nous ne voulons rien savoir. Le monde tourne, et nous tournons, soucieux de petits plaisirs et de grandes espérances.

Pensée banale, pensée inutile. Car au fond nous savons, chacun sait et ne veut rien savoir, ne pas savoir qu'il sait. C'est l'ordinaire caroussel de la dénégation. On peut aussi se lasser de ce jeu. Toute la question sera de savoir ce qui se passe si l'on fait le saut.