"Tota mulier in utero" - "la femme est toute entière dans l'uterus". Voilà qui fâchera les féministes, et je les approuve. Mais prenons un peu de hauteur, ou plutôt, laissons-nous glisser vers les profondeurs, pour tâcher de penser. Ou de rêver, puisque jamais nous ne pouvons vraiment penser le féminin, surtout à partir d'une position masculine, qui est forcément la nôtre. Mais j'espère avoir pu développer, dans mon évolution, une sensibilité nouvelle qui me rapproche un peu du féminin, faute d'en être. Et puis cette différence des sexes, n'est-elle pas l'assomante vulgate où se raccroche une certaine psychanalyse, qui fait tout tourner autour de la question du phallus, distribuant les genres autour d'un seul pivot, considéré comme symbole unique et universel ? Cela vaut peut-être pour l'âge de la seconde enfance, mais n'est guère pertinent pour l'âge premier, celui que Mélanie Kein a plus spécialement étudié, où prédomine clairement la question du sein. Archéologie de la psyché, structure schizo-paranoïde, envie et gratitude, identification et persécution : l'infans est ballotté entre deux positions extrêmes, frustration et gratification, amour et haine, le moi et le premier autre, sans parvenir encore à moduler ses désirs selon l'ordre de la réalité externe. Tout commence là et en partie se détermine. Tel sera toute sa vie possédé par un sentiment de manque, ne trouvant nul objet au monde qui pût le satisfaire : "je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé", pour qui la relaton sexuelle elle-même sera marquée d'une insatisfaction constitutive. Ce n'est pas le phallus qui manque c'est tout autre chose, impossible à nommer, à la manière d'un blanc que rien n'efface, et que tout ravive. La question de la différence sexuelle, pour lui, n'a pas de véritable résonance ; il se situe mentalement en deçà, dans ces limbes obscurs d'où émerge, pour d'autres, la splendeur de la vie.

Groddeck faisait une nette différence entre la personne et l'individu. La personne (le masque, l'acteur, le personnage) est le résultat du découpage social, dont la différence sexuelle est le marqueur privilégié. Nous sommes contraints de nous ranger sous la banière des femmes ou des hommes - comme on voit dans les WC publics - et par là de renoncer à une large partie de notre être, pour nous conformer au modèle du genre. Mais on voit bien que cela ne marche pas bien, que certains se rebiffent, ou singent la position adverse, jouant à déjouer les normes et les rôles. D'autres en tombent malades. Et tous nous nous sentons amputés. L'individu - l'indivisé - auquel nous avons renoncé pour nous aliéner au social continue d'exister souterrainement, provoquant ces crises de désadaptation et de contestation, comme les congés de maladie, les symptômes erratiques, les errances de la libido, où nous nous reconnaissons sans nous reconnaître, et auxquelles, contre toute raison, nous tenons comme à la part la plus précieuse, bien que honteuse, de notre vie. L'individu serait la forme intégrale de la subjectivité, l'être propre, celui qui fut en gésine, qui continue de vagir et de rugir, alors même que nous nous prétendons raisonnablement des personnes. L'individu est antérieur à la différence des sexes - section, sexion, sexuation, sexualité - plus encore il la refuse, jouant gaillardement sa bisexualité originelle contre les normes séparatives et différentielles. Son symbole n'est ni l'homme ni la femme, c'est l'enfant, le "pervers polymorphe" - mais en ôtant à ce terme toute connotation péjorative et morale. En clair, il s'agit de retrouver l'enfant que nous fûmes, de lui assigner la place centrale dans la psyché, sans pour autant jouer l'infantile : libérer les puissances créatrices, laisser jouer les pulsions et les rêves, s'inspirer de la puissance immémoriale de la vie, et pour le reste chercher un compromis avec le social, de manière à ne pas y succomber. Plutôt que le sempiternel "efforce-toi de grandir", on dira "libère l'enfant qui est en toi, de toute manière il est là, autant lui donner la place qui lui revient. Vis en poète, libre et créatif !".

C'est aussi, pour les hommes, une manière de se réconcilier avec le féminin. Non pas en allant d'un pôle à l'autre, mais en revenant en arrière, en deçà de la croisée des chemins, si ce n'est dans les actes, au moins en esprit. Retour  au Tao, dans l'huis de la Femelle Obscure, de laquelle partent tous les chemins et à qui ils reviennent, en qui ils se régénèrent. En deçà des formes et des différences il existe un pays sans nom, pays sombre, énigmatique, silve profonde et silencieuse, où gîtent les génies sans âge, les monstres et les anges. Ils sont les gardiens de nos vies, nos doubles apophantiques, notre terreur et notre plus haute joie. C'est à eux qu'il faut s'apprivoiser. C'est eux qui, un jour, nous guideront et nous inspireront.