Si LA femme n'existe pas, comme le soutient sans rire un célèbre psychanalyste, il existe bien des femmes, et de toutes sortes et conditions. Je ne suis pas de ceux qui méprisent, haïssent et abaissent les femmes, mais à l'inverse je ne supporte pas qu'on les idolâtre. Gynophobie, gynolâtrie, deux variantes de la même bêtise, qui dans certains cas, atteint des sommets vertigineux. Je déteste autant l'exhibitionnisme que la claustration, dont le voile intégral est le détestable symbole.  On peut, en tant qu'homme, apprécier la nudité féminine, encore la faut-il exceptionnelle, libre, joueuse et joyeuse. Quoi de plus offensant qu'une nudité laide, défraîchie, agressive, et barbaresque ? J'avoue, à regarder parfois la télévision, être plus souvent offensé que ravi par certaines prestations, où l'on vous enfonce l'exhibition publique dans la gorge, ad nauseam. C'est un fâcheux contresens de notre époque, où chacun se croit obligé d'en rajouter dans tous les domaines, croyant persuader par ses pitreries, qui ne font rire que les imbéciles.

Ce petit prélude pour me délier les jambes. Je voulais parler de la puissance, et marquer nettement sa différence de nature d'avec le pouvoir - ce qui est assez difficile en notre langue, où un seul verbe, pouvoir, initie aussi bien la puissance (ce que je peux en fonction de ma nature) que le pouvoir (ce que je peux en fonction de ma place, de mon statut conventionnel). Les Grecs diraient : la puissance est une expression de la "phusis" ; le pouvoir exprime la force du "nomos", la loi, la convention, la force publique. Antigone représente la puissance de l'affection naturelle d'une soeur qui veut dignement enterrer son frère. Créon, la loi de l'Etat, selon laquelle on n'enterre pas un traître à la patrie. Conflit fameux, qui inspire toute la tradition littéraire jusqu'à aujourd'hui. Partout, et toujours, nomos vient régler, contrôler, embrigader phusis. Il y a des raisons à cela, mais pas toujours les bonnes. 

Si je veux, plus précidément, saisir la nature de la puissance, j'en vois la meilleure expression, la plus nette, dans la puissance sexuelle. Ici pas de dérobade possible : la puissance sexuelle se voit, s'éprouve, se confirme. Tous les hommes en savent quelque chose, et les dames aussi. C'est d'abord une certaine force de la nature (anatomique) dont les élans et les caprices sont totalement apparents. Mais il y a plus : le phallus est de tous temps le symbole du désir, vénéré, statufié en maintes régions du globe. Enfin, la fertilité, encore que l'érection ne garantisse nullement la fertilité, mais la présentifie dans une image flatteuse. Pour faire de la puissance, en somme, il faut la conjonction de la force naturelle, de la force du désir, et de l'engendrement, lequel peut-être naturel ou symbolique. La puissance, de la sorte, agit dans le réel et sur le réel, faisant naître quelque chose qui n'existait pas, et qui peut agir directement ou à distance. Ajoutons, et c'est d'une importance capitale, que toute création est le fruit d'un rapport, une procréation exigeant le concours de l'autre : yin et yang, féminin-masculin. C'est dire qu'elle est toujours relative (aux lois de nature, aux aléas du désir, aux rapports à l'autre, aux circonstances, à la temporalité particulière et universelle).

On voit mieux, dès lors, ce qui oppose puissance et pouvoir. Le pouvoir c'est la domination. Le dominus a droit de vie et de mort sur l'esclave, qu'il a acheté et qu'il peut revendre. Le pouvoir c'est la contrainte d'Etat qui exige que je paie l'impôt, dont il a fixé le montant. C'est l'ensemble des lois qui gèrent la vie collective et privée (il existe bien un droit privé qui fixe les responsabilités des sujets de droits, les assujettis). Le pouvoir peut parce qu'il a des moyens de coercition, et qu'il est habilité (?) à les exercer - si du moins nous sommes dans un Etat de droit, hors duquel il n'existe que la violence pure. Les pouvoirs agissent en limitant la puissance naturelle des sujets - le terme même de "sujet" donne à penser, puisqu'il signifie jeté dessous - en fait pouvoir et sujet sont deux notions nécessairement corrélées : pas de sujet sans pouvoir, pas de pouvoir sans sujet. En résulte très clairement que le statut du sujet c'est, comme le dit Kant, l'hétéronomie, la soumission à la volonté de l'Autre. Il n'y a pas d'échappatoire à cette situation structurelle, car qui voudrait sérieusement revenir à l'état de nature, à supposer que cela fût possible ?

Que nous reste-t-il ? Il reste ce qui reste de la sphère privée, compte tenu des empiètements innombrables du public sur le privé. A vrai dire il reste peu de chose. Mais ce reste il faut y tenir au prix de la vie même, et le défendre becs et ongles. Epicure n'avait pas tort en se méfiant de la politique et en invitant le philosophant à se retirer, dans la mesure du possible, au Jardin, y cultivant les roses précieuses et rares de la beauté et de l'amitié. Ainsi fais-je. Ainsi ferai-je jusqu'au dernier jour de ma vie, et si les circonstances sont définitivement et irréversiblement défavorables, si cela même qui fait la vie est impossible, il ne restera qu'à cracher sur cette fausse vie, et à déménager dans le néant.