La philosophie n'est pas un pouvoir. L'Etat est un pouvoir, avec son administration, sa police et son armée. La finance est un pouvoir.  Face à ces géants, la philosophie compte pour rien. "Combien de bataillons" demande Staline au sujet du Vatican. Mais, face à la philosophie, même le Vatican est un pouvoir, et pas des moindres. Parfois, irrités par cette absence flagrante de pouvoir, qu'ils confondent avec l'impuissance, certains philosophes rêvent de devenir des tyrans, ou des despotes éclairés, d'exercer une influence décisive, ou de redresser les moeurs. En général ces tentatives tournent au cauchemar, ou à la parodie, comme il en fut pour Platon en Sicile, arrêté, vendu comme esclave, et miraculeuement racheté, puis libéré. Plusieurs se sont commis auprès de rois et de princes, avant d'être cérémonieusement renvoyés au pays. Le cas le plus calamiteux est celui de Heidegger, rêvant de devenir le Platon du siècle, lamentablement compromis dans le national-socialisme. D'autres, plus sérieux, plus rationnels, plus réalistes, tournent en dérision les velléités politiques des philosophes, et, à l'exemple de Machiavel, tirent un trait entre la pensée spéculative et l'action, renvoyant les philosophes à leurs chères études. Et, à tout prendre, en quoi un philosophe serait-il mieux placé pour inspirer la politique, lui qui n'a en général aucune connaissance des réalités effectives du pouvoir et de son exercice ? Tout au plus peut-il, en sociologue, observer les faits et les changements au long cours, repérer des tendances, déceler certains risques et prévenir l'opinion, sans prétendre agir directement sur le cours des choses. Quand il s'en mêle, comme fit un plumitif bien connu, le résultat est plus préoccupant que positif.

Les philosophes font raisonnablement, quand ils ont l'esprit clair, de la philosophie politique : ce n'est pas rien quand on considère le rôle des Hobbes, Spinoza, Montesquieu, Locke, Rousseau et bien d'autres. Mais ce n'est pas une intervention directe. 

De nos jours on confond philosophe et intellectuel. L'intellectuel, encouragé par l'édition et le pouvoir médiatique, se croit autorisé à juger de tout et de se mêler de tout, sans formation particulière, depuis l'usage de la couche-culotte, de la macrobiotique, des psychotropes et de l'obésité, de la bourse et des forages souterrains, jusqu'à la politique internationale. Rien ni personne n'échappe à sa perspicacité universelle. C'est dérisoire, c'est consternant. L'intellectuel rêve de pouvoir. Mais il n'a que le pouvoir que la sottise publique lui confère, bulles de savon et bulles de vent.

Face aux pouvoirs, à tous les pouvoirs, il reste ce qui ne peut s'évaluer en terme d'efficacité, d'effet direct, d'utilité immédiate : la puissance quasi silencieuse, lente et calme, qui ne peut se calculer en chiffres et en rendement, puissance au long cours, inapparente, celle qui modifie en profondeur l'esprit et la pênsée de quelques-uns, pour qui le rôle, le statut, et l'action même ne sont pas l'essentiel - alors qu'ils ne refusent pas le jeu du monde : "Le maire de Bordeaux et moi avons toujours fait deux". Ils sont ici - comment être ailleurs ? - mais ils n'y sont qu'autant que la nécessité l'impose, et leur esprit est autant d'hier que de demain, présents mais décalés, à l'orée des choses, attentifs à la source, au jaillissement continu du fleuve, et par delà, à la grande vie universelle. Cette puissance-là est de tous les temps, résistant à toutes les opérations de pouvoir, indocile, éternelle, irrépressible.