Que voilà une bonne nouvelle ! Quand j'ai ouvert ce blog, je pensais, fort modestement, atteindre quelques rares personnes, quelques centaines tout au plus. La facture de ces écrits, leur difficulté, leur exigence intellectuelle, l'absence de toute complaisance aux goûts et passions du jour, me semblaient devoir écarter d'emblée la quasi totalité des lecteurs potentiels. Mais j'entendais bien rester inexorablement fidèle à ma conception personnelle de l'écriture et de la philosophie, dût-elle me conduire à la plus âpre solitude. Je puis bien faire des concessions dans la vie pratique, nécessité oblige, mais dans la pensée nullement. L'intégrité est à ce prix, et si on lâche là dessus, on lâchera sur tout. C'était mal juger de mes contemporains, leur prêter de bien mauvaises pensées : contre toute attente, à ce jour, trois cent mille personnes ont jugé opportun de venir ici se râfraîchir dans mon jardin, et bon nombre y reviennent régulièrement, goûter la rose et le jasmin, entre quelques penseurs et poètes choisis, et des meilleurs. Je me flatte de faire connaître de la sorte mes auteurs préférés, et donner le goût de la lecture, plus avant dans les territoires ombreux de l'âme. Car je ne goûte pas la facilité, et ne l'encourage pas davantage. Que des lecteurs veuillent bien faire effort vers les pensées les plus arides, les plus compromettantes, les plus risquées est un gage de civilisation, une promesse de qualité. Que tous ces esprits aventureux soient ici salués, et encouragés à poursuivre. Je m'efforcerai de me montrer digne de leur confiance, en veillant à maintenir la qualité, en poursuivant ce travail d'exploration, qui, solitaire au départ, et par principe, rencontre tout naturellement le travail d'autrui, pour peu qu'il se soit décidé à une semblable exploration, non par imitation, mais selon sa propre trajectoire, réductible à nulle autre.

Nous sommes tous seuls sur le chemin de vie, nul ne peut copier un autre, mais il peut se laisser encourager par un exemple, y trouvant d'aventure de quoi se sustenter par temps d'orage.

J'ai toujours considéré la philosophie et la poésie comme les deux faces de la même aventure, avers et envers de la même lame. Je vais de l'une à l'autre, au hasard, et par nécessité. Ce serait grand dommage de se priver de l'une ou de l'autre, quand chacune offre de telles possibilités, d'expression bien sûr, mais plus encore de forage, de perlaboration, deux langues pour la même exploration.

Chaque jour s'approfondit en moi la conviction que l'essentiel, le plus urgent, le plus nécessaire, est de se mettre en quête de la vérité, non de quelque vérité de savoir ou de discours, mais de celle qui, émergeant de soi, se propose de tenter une formulation universelle, beau risque de la pensée, plein d'incertitude, mais témoignant sans fard ni complaisance, d'un effort, dans lequel s'exprime ce qui reste de dignité dans l'homme quand tous les fondements traditionnels et conventionnels se sont délabrés. Risque de la lucidité, désir ardent, feu du pathos philosophe qui éloigne la paresse, et le nihilisme du désespoir.