"Il est étrange, certes, de ne plus habiter la terre,

Ces coutumes à peine apprises de ne plus les suivre,

Aux roses, et à d'autres choses prometteuses

De ne plus donner le sens d'un devenir humain ;

Ce qu'on était dans des mains infiniment anxieuses

De ne l'être plus, et même le nom propre

De le laisser comme un jouet brisé.

Etrange de ne plus désirer plus avant les désirs. Etrange

De voir ce qui était en rapport flotter libre dans l'espace.

Etre mort est pénible et plein de reprises

Jusqu'à ce que l'on sente peu à peu l'éternité.

Mais les vivants font tous l'erreur de distinguer

Trop fortement. Les anges, dit-on, souvent ne savaient pas

S'ils allaient parmi les vivants ou les morts.

Le fleuve éternel à travers les deux règnes traîne tous les âges

Toujours avec soi, et les domine dans chacun".

(Rilke, Elégie à Duino, Elégie I, extrait, traduction personnelle)

 

Seltsam... étrange. C'est une méditation sur le sentiment d'étrangeté qui saisit celui qui se déconnecte des usages du monde, jusqu'à perdre l'usage du nom propre, comme si le langage lui-même se mettait à vaciller, de ne plus livrer l'usage des choses, et leur signification conventionnelle. Même de désirer encore semble impossible, tant le sujet se découvre distancié, en exil sur la terre, exilé hors de soi. Les habitudes continuent mollement de décrire l'espace et le temps, mais ce sont coquilles vides, qui bientôt vont elles aussi se défaire. Rilke a manifestement traversé de tels déserts, éprouvant jusqu'à l'horreur la faillite de tous les soutiens symboliques, jusqu'à ce que, dans l'expectative de l'anachoreute, la voix poétique se fasse entendre à nouveau : "Qui donc, si je criais, m'entendrait parmi les cohortes des anges ?" C'est le premier vers des Elégies, où résonne la voix éperdue de l'angoisse : le cri fera se lever les cohortes des mots, puis des vers, des phrases, des poèmes enfin, où l'appel désespéré se construit lentement sa propre réponse.

Quand tout se dérobe, la poésie, elle seule semble-t-il, dans une âme de poète, résiste à l'effondrement, elle seule fait signe vers l'ouvert.

Les Anges, dans ce texte difficile et beau, signifient la possibilité du voyage. Ils sont "les messagers" - c'est l'étymologie du mot - voyageurs des deux mondes, mêlant la connaissance de la vie à la connaissance de la mort. Ils vont et viennent, ne sachant pas trop dans lequel des deux mondes, présentement, ils séjournent, avant d'aller dans l'autre, et réciproquement. Nous autres les mortels, nous nous agrippont à la vie, ne voulant rien savoir de la mort, et cette méconnaissance nous appauvrit, nous cantonnant au visible, au manifeste : "nous distinguons trop fortement". Nous ignorons tout du grand Fleuve qui irrigue les mondes, qui balaie les distinctions, efface les frontières et nous dissout dans l'immense. Héraclite pourrait dire : vie-mort, une seule et même chose. Les Anges seraient alors les voix de la vraie connaissance, celle qui relie le séparé, restaure le grand cycle de l'unité du Tout, où l'homme instruit de sa destinée, pourrait se ressourcer à la source de l'éternel.