Une des scènes les plus réussies, et il en est beauoup dans l'excellent "Amadeus" de Milosz Forman, met en présence l'empereur et Mozart, devant quelques courtisans amateurs de musique, tous inconditionnels de l'opéra italien. Mozart ricane : ces opéras italiens "chient du marbre", rien ne vaut un bel opéra allemand, qui ferait valoir les "vertus allemandes". - "Et quelles sont ces fameuses vertus allemandes ?" demande l'empereur. - " L'amour Sire, l'amour !".

Je doute que l'amour soit une vertu et je ne dirai pas, comme Augustin, "aime et fais ce que tu veux". Mais il inspire à Mozart les airs les plus sublimes, portés par des voix de femmes, à croire que l'élément naturel dans lequel se meut la femme soit bien l'amour, vertu oui, mais en un sens résolument extra-moral, vertu comme exigence fondamentale et excellence du coeur. La même remarque vaut pour la tragédie antique, l'"Alceste" d'Euripide par exemple, qui accepte de mourir pour sauver son époux de l'Hadès. Dans un autre contexte JUng n'hésite pas à dire que l'eros est la dimension essentielle de la femme - la marque propre de l'anima - quand du côté de l'homme on aurait plutôt affaire au logos. Il est d'autant plus remarquable que le poète, masculin, ou le musicien, fasse parler ou chanter la femme en lui prêtant toutes les vertus de l'amour, accomplissant une remarquable synthèse des deux principes, élevant, lui homme, la femme au sommet de l'expressivité féminine. Seule Sappho fait exception, qui porta l'expression de l'eros à son apothéose, et qu'aucune femme, depuis lors, n'égala.

Je crois déceler chez l'homme une réticence à l'amour que la femme n'éprouve pas. Elle se méfie, certes, elle ne veut pas céder au premier venu, elle veut un sentiment qui dure, une liaison qui dure, elle ne se contente pas des passades, elle veut être aimée toute, et pour elle-même. Mais quand ces conditions lui semblent réunies elle s'engage corps et biens, reprochant à l'homme de n'en pas faire autant, de se tenir sur la réserve, d'être toujours un peu de côté, de biais, de porter regard ailleurs. D'où une jalousie instinctive, quasi animale. Elle donne tout, elle veut tout. Et c'est ce tout qui rebute l'homme, autant pour soi que pour l'autre. Il lui semble indispensable de se ménager "une arrière boutique" (Montaigne) où nul ne pénètre que lui-même, se réservant le droit princier de disposer de soi, et maintenant et demain. Il reste, quoi qu'on en dise, l'être du dehors, de la société des hommes, de la politique, du jeu, de la montre, et pour les meilleurs, de l'oeuvre à réaliser, qui exige énormément de disponibilité, de temps et d'attention. C'est ainsi que l'on voit bien des artistes et écrivains déchirés entre l'amour et l'oeuvre, tentant de concilier ces deux passions, qui bien souvent s'excluent. Voyez les mariages, divorces, remariages et redivorces des artistes, constamment balottés, en perpétuel déséquilibre psychique. Ces épisodes font la joie des gazettes et manuels littéraires.

L'âge venant je suis de plus en plus convaincu que les hommes et les femmes ont peu de choses en commun, que ce sont des "espèces" d'hominidés différentes qui voyagent parallèlement sur le chemin de vie, et que leur rencontre tient essentiellement du malentendu. A y regarder de près, entre eux, il n'y a pas de rapports, des relations peut-être, mais toujours gangrenées par le faux-semblant. "Je t'aime, moi non plus" - car au fond du fond, "qui" aimons-nous quand nous aimons ? Toute relation humaine relève du jeu : jeu de séduction, jeu de parade, jeu de maternage ou paternage, ou parentage, jeux sexuels, jeux de l'abandon, du partir et du revenir, immense jeu de rôle où chacun va jouer sa partition, plus soucieux de tirer son épingle du jeu que de s'en remettre à l'autre, et où, finalement, les moments de sincérité véritable sont rares, et d'autant plus précieux. La seule issue possible à cette mascarade inconsciente est de s'élever au delà des mensonges et des faux-semblants dans la sphère authentique de la parole - parole de vérité.

C'est possible, c'est souhaitable, c'est excellent, mais avouons que dès lors on n'est plus dans la passion d'amour. On gagne d'un côté ce qu'on perd de l'autre. On perd en vivacité, violence, immédiateté, spontanèité, on perd l'enchantement, l'illusion, le vrai-faux et le faux-vrai du jeu amoureux ; on gagne en liberté, en lucidité, en clairvoyance. On ne désire plus se leurrer ni leurrer les autres, et s'il est évident qu'on ne peut être totalement vérace, on aura du moins le souci d'introduire de la vérité, en soi-même, et dans les échanges avec autrui. Etrange forme d'amour, en vérité, qui reposerait sur le véridique et non sur l'illusoire.

Les Anciens estimaient l'amitié plus hautement que l'amour. Voir Lucrèce. Peut-être existe-t-il une forme d'amour qui aurait toutes les nobles vertus de l'amitié.