Lacan parle quelque part de l"hainamoration". Voilà qui fâchera la midinette, et plus encore le cortège dithyrambique des inconditionnels de l'amour. "Aime ton prochain comme toi-même" peut-on lire sur le fronton des synagogues. La devise est belle, mais chimérique. Pourtant elle exprime en sous-main une constatation fort réaliste, celle-là, que chacun s'aime d'abord, plus que tout, et qu'il serait souhaitable de tirer autrui du néant où il est spontanément placé, pour lui conférer un peu de cette considération qui ne va qu'à soi, bref de d'élever à la dignité de sujet. Projet fort ambitieux, qui soulève une foule de difficultés. Et pourquoi diable voulez-vous aimer le prochain ? Ne suffit-il pas de le respecter dans son être, sans y ajouter de fades ou poisseux sentiments d'amour ? L'amour ne se commande pas, il s'éprouve ou ne s'éprouve pas. Au delà commence l'hypocrisie.

Ce vouloir-aimer, ou devoir-aimer, est une triste pantalonnade morale. Il aura corrompu, au long des siècles, les rapports les plus simples et immédiats. Laissez les gens éprouver ce qu'ils éprouvent, la seule chose qu'on puisse légitimement leur demander c'est de respecter la Loi fondamentale : ne pas asservir, ne pas violenter, ne pas abuser. Cela suffit. La loi sépare : elle pose ce principe que l'autre n'est pas moi, qu'il n'est pas une partie de moi, qu'il n'est pas à mon service, qu'il a sa propre vie, et un droit inéliénable de vivre de sa propre vie. Et réciproquement. J'exigerai de l'autre qu'il s'applique à lui même les mêmes restrictions, et ne tolèrerai aucun empiètement sur ma propre souveraineté : habeas corpus.

Kant demande de considérer autrui comme une fin et non simplement comme un moyen. Dans les faits c'est hélas impossible : tout le système social repose sur une mutuelle réciprocité où l'autre est considéré comme un moyen, et moi de même. Si j'engage un ouvrier du bâtiment c'est pour qu'il construise des bâtiments. Et le patron, s'il commande, doit aussi verser la paie. Chacun compte sur l'autre, en le considérant comme un moyen. Mais pour autant l'ouvrier n'est pas, en droit, l'esclave du patron, et le patron n'est pas davantage une réserve de monnaie. Il faut en conclure que le sujet est objet sous un certain rapport (le rapport marchand) et sujet libre de l'autre, en tant que personne morale. Chacun est à la fois sujet et objet. Le sujet se fait objet dans le rapport social tout en restant sujet - sauf dans le cas de l'exploitation, de l'asservissement, de l'aliénation. Le sujet reste sujet dans le rapport objectal s'il conserve son droit de parole, son pouvoir d'opposition, et s'il peut se retirer quand il le souhaite.

Remarquons qu'il en va de même dans l'amour : l'amoureux se fait objet pour complaire au partenaire - dans les jeux sexuels par exemple - sous réserve de pouvoir se séparer, de marquer l'écart, de conserver son plein droit de parole. Ce qui fait d'ailleurs qu'il y a un risque dans l'amour, entre l'aliénation totale et la rupture, comme on voit dans certains couples qui jouent interminablement à "je te quitte mais je reviens", marquant par là l'impossibilité à trouver la juste distance, où la position d'objet n'élude en rien le statut de sujet libre.

Il faut se méfier des devises unilatérales : elle semblent désigner un idéal souhaitable, et dans la pratique elles induisent encore plus de confusion. Devoir-aimer est stupide. Considérer autrui comme une fin, oui, mais comment faire dans la situation concrète où autrui et moi sommes engagés dans les relations objectives et objectivantes : la loi seule, bien comprise, permet de sauvegarder le statut de sujet dans le jeu complexe des rapports d'utilité réciproque, où le sujet consent à une objectivation, mais toujours partielle, momentanée, contractuelle, et toujours révisable.