Tchernobyl, trente ans déjà. Et tout continue comme si rien ne s'était passé. Sauf que, et c'est un tableau touchant, et qui me laisse songeur, on voit sur ce lieu incendié, abandonné des hommes, refleurir toute la diversité naturelle, herbes et plantes, revenir et prospérer les oiseaux, les cervidés, les loups, créant de la sorte un parc naturel issu de la pure spontanéité de nature : "sponte sua" - en fonction d'un clinamen inattendu qui efface d'un trait la dérivation que les hommes avaient imposée au cours spontané de la nature. Que l'humanité disparaisse demain, la nature s'en moque éperdument, et de toutes les manières, les choses reprendront leur cours, les animaux survivants repeupleront la terre, un nouveau cycle commencera, et après un certain temps, de l'humanité ne restera plus de trace, hormis ces effroyables déchets nucléaires qui pourriront au long cours, de ci de là, en quelques zones sinistrées, tristes boursouflures d'un âge révolu, qui n'aura plus de sens pour personne.

C'est aussi la vocation de la philosophie de penser le temps long, celui d'avant l'humanité, celui des âges immenses des glaciations, des ères géologiques, de la fusion et diffusion des étoiles dans le ciel infini, et celui d'un après probable, voire inévitable, d'une nature souveraine et indifférente, d'où toute conscience aura disparu, faisant de l'épisode humain un entracte négligeable, et qui ne signifie plus rien s'il n'est plus de conscience pour le penser.

Certains iront se consoler ou se revancharder dans l'espérance d'une autre terre à explorer - ou à conquérir : l'humanité semble incapable de rencontrer un autre continent sans imaginer aussitôt sa conquête par le feu et le sang, comme nous fîmes du Nouveau Monde. Mais, outre que les distances sont proprement vertigineuses et que nous ne pouvons aller à la vitesse de la lumière, il se pourrait bien que l'abord d'une autre planète soit pour nous fatale : toute autre forme de vie est pour nous un danger mortel. Je crains fort qu'il nous faille nous contenter de notre monde, et si nous pouvons toujours rêver d'un autre, il semble que le nôtre soit infailliblement notre berceau et notre tombe.