L'ATELIER d'EROS : Goethe, Elégies Romaines, VI - Ce titre "Atelier d'Eros" est de moi.

 

Voici l'élegie sans doute la plus connue du recueil. J'ai tenu à la présenter ici dans une traduction personnelle, au plus près du texte d'origine : elle donne un tableau précis et vivant de l'"atelier d'Eros", dans cette synthèse remarquable du travail artistique et des joies de la volupté. Car il ne s'agit pas exactement d'amour, mais plutôt d'une célébration du plaisir telle qu'elle prévalait dans les oeuvres antiques. L'oeil et la main (ces termes apparaissent plusieurs fois) concourent ensemble à la cueillaison du corps sensible, la main apprenant à voir, et l'oeil à toucher. Sensualisme naturaliste, enthousiasme physique et mental : le poète, exilé dans les brumes du Nord, dans le travail et le devoir, découvre "le sol classique" et y sent renaître sa nature authentique d'être sentant, palpitant, poétisant. C'est un bel hymne à la nature, et à l'art vrai, qui renoue, par delà les siècles d'obscurantisme, avec son inspiration naturelle, à l'école des Anciens de la Grèce et de Rome.

 

 

"Me voici tout joyeux, enthousiaste sur un sol classique ! 

Passé, présent me parlent plus clair, me ravissent.

Je suis le bon conseil, feuillette les oeuvres des Anciens

D'une main assidue, à chaque jour avec nouveau plaisir.

Mais les nuits c'est Amour qui me tient autrement occupé ;

Je ne m'instruis qu'à demi, et suis doublement comblé.

N'est ce donc pas s'instruire que d'épier la forme

D'un sein aimable, de guider la main le long des hanches ?

C'est alors que je comprends le marbre : je pense et compare.

Je vois d'un oeil qui sent, je sens d'une main qui voit.

Que l'aimée me vole quelques heures du jour

Elle me donne, la nuit, des heures qui compensent.

Entre deux embrassements on parle sagement ;

Quand le sommeil l'envahit je reste étendu, et je pense.

Souvent j'ai composé des poèmes entre ses bras

Comptant des hexamètres en mesure sur son dos

Tapotant doucement de la main. Elle respire dans un doux sommeil

Et son souffle m'embrase jusqu'au fond de la poitrine.

Alors Amour ranime la lampe et se souvient du temps

Qu'il donnait même soin aux poètes triumvirs."(1)

 

(1) Poètes triumvirs : les trois poètes latins de l'amour Catulle, Tibulle, Properce