D'un certain point de vue, le réel a le même statut que la mort  : absolument certaine, mais inconnaissable en tant que telle. On sait qu'on va mourir, mais on ne sait pas quand, ni comment. A cette différence près, que si le réel est généralement ignoré, voire dénié ou forclos, il n'en reste pas pas moins omniprésent, alors même que nous nous en détournons. Nous vivons dans les représentations, oubliant notre être, pourtant immergé dans le présent du monde. Un être en gésine, toujours à venir et toujours échappé. Balançant sans fin entre le passé et l'avenir, incertain du présent, qui pourtant est seul réel. Ce que la philosophie pourrait à juste titre proposer, c'est une sorte de retournement, par lequel, cessant de fuir, nous nous mettrions à l'école du présent, sondant dans nos entrailles la palpitation de la vie universelle, qui d'abord, pour nous, est notre propre vie. Plongée dans les états et les mouvements du corps sensible et vibrant, palpitant, attention patiente et fidèle aux sensations diverses et contradictoires qui nous traversent, aux émotions, images et pensées, lesquelles vont et viennent, manifestant l'effervessence d'une énergie qui nous préexiste et nous survit : nous sommes vécus de l'intérieur par le souffle du monde, portés par le grand flux, le grand fleuve qui nous traverse et nous emporte.

"La vie est là, simple et tranquille" écrivait Verlaine. Et Goethe : " Tout est là et je ne suis rien". Mais un rien tout relatif, qui, s'il n'est qu'un point dans le vaste univers, est pour soi-même bien plus qu'un rien, non par quelque infatuation ridicule, mais d'être ce quelque chose qui naît, qui vit et qui meurt, avec en plus la conscience du passage.

C'est par là que la notion de réel, si difficile, si obscure à beaucoup, peut prendre soudain consistance et chair, échappant pour un temps aux ratiocinations spéculatives : Epicure avait raison, il faut revenir aux sensations, et dans les sensations faire l'expérience de notre réel inaliénable. Je suis d'abord ce que je sens, même si je m'y découvre multiple et divers, composite et hétérogène. "Je" suis une somme de processus en évolution, instable, mouvant, dérivant comme le grand fleuve lui-même. Dans la sensation, Epicure voulait s'assurer de la réalité du monde : vérité du contact, indiscutable, référentiel et immédiat. Je dirai que dans la sensation il faut d'abord s'assurer de soi-même, de la réalité vivante du corps, dont la sensation, et le souffle conscient, nous donne une aperception immédiate et incontestable. On dira que les sensations passent, ne nous assurant de rien, ne fondant nulle permanence et consistance, mais pourquoi vouloir la permanence, qui n'est que le visage immobile du non-être ? Tout au contraire : tout change, tout passe, et c'est ce changement, ce passage perpétuel, passant sans disparâitre, qui nous révèlent à nous-même comme être de passage.

La philosophie, fort embarrassée à dire le changement, qui n'est pas "quelque chose" sans être du non-être, a inventé le "devenir", mais ce terme n'est guère satisfaisant : tout de suite, à penser devenir, nous y mettons un but, une finalité, posant un état terminal qui serait souhaitable. L'enfant travaille à devenir adulte. Mais dans la perspective que je développe ici le devenir n'a aucun but, aucune finalité. Il n'y a rien à conquérir, rien à rechercher, rien à atteindre. Le seul terme indiscutable c'est la mort. Aussi ne faut-il pas se hâter, pas même de devenir adulte, qui n'est qu'un concept adaptatif et normatif. D'un certain point de vue il vaut mieux rester un enfant. Au moins aurons-nous la chance d'évoluer sans projet, sans obsession du terme, restant vivant le temps que dure la vie.

Il faut envoyer promener les grandes catégories de la philosophie : ni être, ni non-être, ni devenir, mais l'expérience réelle d'un réel que nous nous échinons à fuir, et qui révèle sa présence dans le recueillement.

               "Sois, dans cette nuit de démesure

               Force magique au carrefour de tes sens,

               De leur étrange rencontre, le sens.

               Et si le terrestre t'a oublié

               A la nuit silencieuse dis : je coule.

               A l'eau rapide dis : je suis" (Rilke, Dernier sonnet à Orphée, fin)