J'aimerais assez me débarrasser d'une certaine lourdeur qui me colle à la peau, pour me jeter tout cru dans les associations verbales les plus fantaisistes. Il faut apprendre à oublier. A éliminer ce qui pèse, ce qui sent son cuistre. Enterrer le professeur, l'érudit, le magister. Poétiser.

La bonne philosophie est celle qui n'est pas reconnaissable à son costume, mais qui vit dans les tripes et le coeur, insensible à l'ignorant, inapparente et agissante. Elle dédaignera de se nommer, de se clamer et de parader car elle est consubstantielle à la chair, indissociable d'elle, énergie vitale et vivante. A la rigueur elle s'ignore elle-même, trouvant son achèvement et sa perfection dans sa propre dissolution.

Pyrrhon, ayant ouvert une école de philosophie à Elis, s'acharne quelque  temps à éclairer ses semblables, puis, constatant le pitoyable effet de sa parole, s'en retourne vers ses gorets, se faisant fort de les éveiller à la vraie philosophie. J'ignore quel fut le résultat de cette étude, toujours est-il qu'après quelque temps le voilà qui se détourne, quitte la ville, abandonne son poste de Grand Prêtre d'Hadès, pour aller baguenauder dans les forêts, se nourrissant de racines, pratiquant à sa manière, rebelle à tout ordre, et sauvage, une a-philosophie totalement inconnue en Grèce. Il est vrai qu'il en avait reçu le modèle en Asie, des "gymnosophistes", ces ermites qui vivaient nus dans les forêts. J'aime mieux, à tout prendre, cet exemple que celui de Diogène le Chien aboyant aux carrefours : Diogène ne vit que de s'opposer, Pyrrhon ne se pose pas, et ne s'oppose à rien ni à personne. Il est tout entier ce qu'il est.

Cela dit, je suis incapable de vivre dans les forêts, de me passer du tout et du nécessaire. Mon propos est plutôt de vivre dans le monde tel qu'il est, mais à distance, pour ne pas inutilement souffrir des innombrables maux de l'époque, tout en m'aménageant un recoin tout personnel et privé, un asile de bien-être et de solitude, où je puisse divaguer et vaticiner à mon aise. Et je plains de tout coeur celui qui ne peut s'aménager un tel refuge, comme le prisonnier par exemple, contraint à la plus insupportable promiscuité. Celle-ci est pire, à mon avis que la privation de liberté, et à choisir j'aimerais mieux végéter dans une grotte au fond des bois que d'être mêlé à une compagnie vulgaire et violente. Mais de toutes les manières j'abhorre les prisons, et si tel devait être mon sort - on ne sait jamais, c'est un fantasme cauchemardesque dont je me hérisse quelquefois - je trouverais bien quelque moyen d'abréger mes jours. Pour vivre libre il faut se tenir prêt au pire.

Je m'exerce à penser que ma vie n'est pas très importante, ni pour autrui ni pour moi. Qu'elle ne vaut que sous condition : par exemple, si la maladie devient insupportable, si je perds l'exercice de mes facultés, si je deviens idiot, sans mémoire, sans jugement, sans conscience, alzheimerien ou délirant, dites-moi, quel sens cela pourrait-il avoir de s'obstiner à une existence de cloporte ?

Le seul point positif du Stoïcisme était d'enseigner la possibilité du suicide, qui relève de la liberté individuelle. C'est l'ultime porte de sortie lorsque toutes les portes sont fermées. C'est ce qui nous reste comme ultime affirmation de la singularité quand tout conspire à nous étouffer.

Une autre de mes fantaisies - vous voyez que décidément je n'en manque pas - est de passer en revue les pays proches ou lointains où je pourrais éventuellement me réfugier si par ici les choses se gâtaient sérieusement. C'est une perspective peu réjouissante que de devoir quitter son pays et j'espère n'avoir pas à vivre une telle extrémité. Mais là encore, qu'en savons-nous ?

Je n'ai plus de grands désirs. Mon souhait présent c'est de finir doucement ma vie dans la situation où je suis, qui, si elle n'est ni reluisante ni glorieuse, est au moins confortable et supportable. C'est déjà beaucoup, et pour de nombreuses personnes de par le monde c'est hélas un rêve inaccesible.