Il faut en prendre son parti : nous allons, trébuchant, vacillant en aveugles sur le chemin de vie, chemin tracé par personne, et dont nul ne sait où il va, hormis la mort, certaine. "Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle" notait Montaigne pour qualifier l'objet de son livre, et son auteur. Ivresse non d'exaltation comme chez les possédés de Dionysos, Ménades et Bacchantes, mais d'incertitude et de balancement, "branloire pérenne".

Nous ne savons ni d'où nous venons, ni qui nous sommes. Et pourtant nous allons, à vrai dire poussés de derrière plus que tirés en avant. C'est l'action quotidienne du jour, qui nous chasse du lit, nous mène tout doucement à la gestion du logis et des affaires courantes. Eh, pourquoi tout cela ? Nous n'en savons rien, mais une raison très animale nous contraint, et une sourde peur : que se passerait-il si nous suspendions toute activité, sous le prétexte que nous n'en voyons pas le sens. Quand l'esprit échoue à nous représenter des raisons c'est le corps qui prend le relai, et sa raison est toujours la meilleure. Quelque chose dont je ne sais rien veut la continuation, jusque dans l'absurde, et malgré lui, d'une vie que rien ne justifie.

Il faut renoncer à vouloir tout comprendre, et pour deux raisons : la première parce c'est impossible, la seconde parce que c'est néfaste. Sans compter l'orgueil qui s'attache à ce projet fumeux. Cette réserve vaut surtout pour moi, et les gens comme moi, qui sont animés d'une forte pulsion de connaissance, mais qui découvrent tôt ou tard la vanité de leur passion, vanité aux deux sens du mot. "Vanité des vanités, tout n'est que vanité et poursuite du vent".

Le plus étonnant c'est qu'en faisant halte, en suspendant cette poursuite insensée, rien ne change, rien n'empire, et que les choses et les actes nous apparaissent même un peu plus faciles, puisqu'au fond, quoi que nous fassions, les choses évoluent de leur propre mouvement. Ce n'est pas nous qui les dirigeons, tout au plus pouvons-nous apprendre à les accompagner dans leur cours.