Depuis quelques jours je ne puis me détacher d'une question qui me semble essentielle : l'objet perdu c'est quoi ? Peut-on s'en faire une idée un peu plus précise ? Et si psychiquement il n'est perdu qu'à demi, ou pas du tout, que se passe-t-il ? En quoi cette notion d'objet perdu peut-elle apporter un éclairage nouveau sur l'antique problème de la souffrance comme donnée constitutive de l'existence humaine (Bouddha) ?

A vrai dire la philosophie n'ignore pas ce problème mais elle le traite de manière imprécise et abstraite. Elle évoque bien une perte, mais cette perte est pensée en général, sans qu'on puisse voir comment elle s'inscrit et se vit dans la psyché, comme douleur et tentative de surmonter la douleur, autrement que dans les avenues conventionnelles de la sagesse, laquelle élude la question plus qu'elle ne la traite. Par exemple le Stoïcisme prend acte du fait qu'il y a une disposition irrationnelle dans l'homme qui le pousse à contrecarrer les desseins de la Raison universelle, mais la "solution" stoïcienne, au lieu de tirer toutes les conséquences quant à la séparation entre l'homme désirant et la nature, consiste béatement à inviter le contrevenant à maîtriser ses passions - comment, personne ne saurait le dire. "Supporte et abstiens-toi !" La belle affaire ! Comme on dit, le conseil ne fait de bien qu'à celui qui le donne. En fait il aurait fallu analyser cette impossibilité de conjoindre les deux ordres (l'ordre du désir et l'ordre du réel), d'en chercher les raisons au lieu de se précipiter dans une synthèse théorique aussi ridicule qu'inefficace.

L'homme ne s'est construit comme homme qu'à s'être séparé de la nature - à supposer qu'il en ait jamais fait partie, question que nous laisserons ici en suspens. C'est la nature universelle qui est perdue sous les espèces d'un fantasme d'unité originelle à laquelle nous nous serions arrachée par le double jeu d'une technique de plus en plus efficace et d'un langage de plus plus en plus nuancé, favorisant les combinatoires symboliques les plus abstraites. Sans doute la technique et le langage sont-ils liés dès l'origine, si le moindre outil est en somme un concept matérialisé dans sa forme et sa finalité.

Nouvelle proposition : c'est le langage qui fait la séparation, contraignant tout un chacun à se séparer de la chose pour la "détruire" dans la représentation en la nommant avec les mots de tous. Double séparation : dans le sujet lui-même entre la jouissance immédiate de la chose et sa désignation dans le mot, entre l'usage (individuel) et la désignation (collective) - et dans la chose ensuite, niée comme chose pour être élevée à la catégorie d'objet (concept). Tout cela n'est pas très nouveau. Mais il faut bien préciser que la même opération s'applique au sujet lui-même, sommé de se désigner dans la langue, au prix d'une perte considérable, et qui ne va pas de soi, la perte de son être singulier, au profit du collectif, puisque lui aussi devra dorénavant consentir à se signifier sous l'aplomb d'un signifiant, lequel va le représenter pour autrui et pour soi, sans jamais créer d'équivalence entre l'être et le nom. Remarquons en sus qu'il n'existe, dans la sphère conventionnele des mots (l'Autre grand A) aucun signifiant spécifique pour le sujet en tant que tel : par exemple, mon prénom est porté par des milliers de personnes, et le patronyme vient du père et se transmet aux fils. Rien ne me désigne en propre de manière satisfaisante. Montaigne avait déjà consacré un essai à cette étrange situation d'un être condamné au langage qui ne dispose d'aucun terme singulier pour désigner sa singularité. Rivé aux lois du Grand Autre comment ferai-je pour y marquer et faire remarquer ma qualité propre ? Le mot n'est pas la chose, le sujet n'est pas l'être qu'il est supposé représenter.

L'objet perdu serait l'être du sujet, ce reste qui reste de la partition originaire, part oubliée, sacrifiée sur l'autel de la socialisation. Peut-être faut-il dès lors comprendre le désir comme cet effort pathétique de reconstituer l'unité perdue. Tentative vaine et désespérée qui alimente nos passions les plus chères et les plus douloureuses, où l'on voit bien que le sujet se brûle au feu de la Chose. A moins que par chance il se dégage et s'ouvre à de toutes nouvelles voies pour le désir. 

C'est ici qu'on peut noter la grande différence entre la position mélancolique et la position dite normale. Le mélancolique vit la perte dans la plus grande tristesse, mais ne peut mener le processus à son terme : l'objet ne cesse de le hanter, de l'écraser de sa présence obsédante. Freud disait : "l'ombre de l'objet est tombé sur le moi". Ombre funèbre et dévastatrice : "Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé", qui, dans le pire des cas, entraîne le sujet avec elle dans le naufrage final. Etrange pathologie où l'objet ne cesse de partir et de revenir, selon la logique bien connue de la bipolarité. Deuil avorté, deuil impossible, et, corrélativement, désir impossible. A l'inverse la position "normale" s'apparenterait au processus d'un deuil normal, qui implique bien la tristesse, mais aussi son dépassement. Il ne s'agit pas de remplacer le défunt, mais, tout en gardant la place vide, de pouvoir s'ouvrir à de nouvelles réalités.

Mais nul ne sait clairement comment se fait un deuil normal. Il y a quelque chose de mystérieux dans la tristesse, mais aussi dans le travail de deuil, dont les modalités sont largement insondables. Ce que montre l'expérience c'est que ni la raison ni la volonté n'y peuvent grand chose. Il reste à faire confiane au temps, aux forces de vie, et à Eros, qui est un grand dieu, pour repousser les ténèbres de la nuit.

 

 

 

 

aux forces de vie, à la lumière d'Eros pour

repousser les ténèbres de la nuit.