A qui s'adresse-t-on en écrivant ? Mettons à part les cas, les plus fréquents, où le destinataire est une personne vivante à qui on veut faire parvenir une information. A qui s'adresse l'écrivain ? Il connaît peut-être quelques uns de ses lecteurs pour les avoir rencontrés, ou des critiques, ou des confrères. Mais cela ne fera jamais beaucoup de monde. Il peut d'ailleurs s'adresser davantage aux générations futures qu'à l'actuelle, estimant, comme Stendhal, que l'avenir lui donnera raison contre l'actualité. Mais c'est là une étrangeté, dans laquelle on renonce à rencontrer un homme vivant en s'adressant préférentiellement à ceux qui ne sont pas encore, et dont on ne saura jamais rien, pas même s'il apprécieront un livre, qu'ils peuvent tout autant jeter au pilon. Héraclite fit mieux encore en déposant son oeuvre aux pieds de la statue d'Artémis, à Ephèse, estimant pire que fumier la plupart de ses contemporains. La déesse protègera-t-elle son livre ? On peut en douter quand on mesure le peu qui survécut de cet ouvrage, sans aucun doute extraordinaire. On parle aux morts, aux générations futures, ou aux dieux, qui sont de tous les temps. C'est dire qu'écrire est un acte dont toute la signification gravite autour du temps, et de la mortalité.

La parole se fait dans l'instant, et se meurt dans l'instant. On dira que la mémoire peut l'éterniser, encore faut-il qu'il y ait intention de mémoire. De plus, même mémorisée, la parole n'est plus ce qu'elle était, surgissement et contact, pour devenir trace, vivace peut-être, mais de seconde main. On le voit bien dans les enseignements rapportés par les disciples, toujours faibles au regard des paroles initiales (lorsqu'on a la chance d'en être un témoin direct). Quand on écrit c'est très différent : on est seul à son bureau, on réfléchit, on soupèse, on trace, on corrige, et pourquoi diable tant d'efforts si l'on n'écrivait que pour soi ? Or on organise la pensée, on fait des phrases (on ne se contente pas de jeter des notes, des mots épars sur le papier), on veut se rendre intelligible : donc on écrit pour que quelqu'un lise, ou du moins puisse lire. L'Autre, ne fût-ce que sous les espèces du vocabulaire, de la syntaxe et de la grammaire, est bel et bien présent, non seulement comme horizon de destination, mais dans la structuration même du texte. Si bien que l'acte d'écrire n'est jamais vraiment solitaire. C'est un acte éminemment symbolique, acte de relation où le sujet se pose dans la chaîne signifiante en posant un "quelqu'un" - mais qui ?

On peut écrire à son père mort, à ses fils à naître, aux illustres inconnus des siècles futurs, aux dieux, aux démons ou aux anges - on voit que cet autre, ce destinataire n'est d'aucun temps et de tous les temps, susceptible de glisser d'un temps à l'autre, le seul caractère nécessaire pour que le jeu soit possible étant qu'il soit toujours là où on le cherche, renaissant, tel le Pénix, indéfiniment de ses cendres. Il est toujours là, il ne manque jamais : c'est cette énigme d'un temps inassignable et toujours vivant qui soutient le poète maudit, l'artiste méconnu, l'écrivain sans public, car, assurément, il faut, pour tenir dans la misère et l'esseulement absolu, bien autre chose que de la bonne volonté, du courage et de la détermination, il faut un soutien de structure, plus fort que les avanies du sort, une garantie pour ainsi dire divine - la présence indéfectible de cet autre, pour lequel on pourra consentir de si rudes sacrifices. Et si cet autre vient à manquer...Voyons là dessus la biographie de bien des artistes. Quant à moi j'ai une admiration sincère pour l'opiniâtreté de Schopenhauer qui sut tenir dans des conditions de solitude incroyable. J'en tire le sentiment qu'il devait disposer en soi d'une assurance peu commune, qui ne pouvait venir de lui seul. J'en arrive à une conclusion étrange et hautement paradoxale : il faut de l'autre pour pouvoir écrire et, dans le même temps, l'on écrit sans doute pour maintenir cet autre contre la mort, comme si son naufrage était singulièrement celui du sujet lui-même.