L'anxiété est l'angoisse spécifique de l'avenir, perçu comme menaçant, voire catastrophique. L'anxieux se tient pelotonné dans ce présent fragile, comme s'il pouvait empêcher par sa crainte le cours irrépressible du temps qui l'entraîne dans l'incertitude du futur. Demain sera forcément pire qu'aujourd'hui : au moins le présent, fût-il pesant et désagréable, est connu, alors que demain peut être n'importe quoi. Dès lors l'imagination s'enfle à inventer des monstres, des situations inextricables, multipliant à l'envi les embûches, les traquenards et les catastrophes. L'avenir comme tel est l'inconnu où le pire est possible, sinon certain. L'anxiété est une maladie du temps, une projection en avant de toutes les terreurs qui ont vraisemblablement leur source dans le passé. L'anxiété est une affection pathologique dont l'objet est un futur-passé. C'est le passé qui rejoue interminablement sa partition macabre avec la complicité d'un sujet souffrant d'un temps immobilisé, recroquevillé paniquement sur un présent qui fuit, en dépit de ses objurgations désespérées. Pensons à Hölderlin, cloîtré dan sa tour de Tübingen, qui répète inlassablement, entre deux crises d'angoisse : "Il ne m'arrivera rien", dérisoire et pathétique pétition, qui n'empêche rien.

Winnicott notera que la crainte de l'effondrement, que le sujet projette dans l'avenir, est fondée dans une expérience qui a déjà eu lieu, et dont il craint le retour. Mais alors, que s'est-il donc passé ?

Le temps peut-il être, en lui-même, source d'angoisse, ou s'agit-il plutôt, dans le temps, d'un objet, d'une situation, d'un conflit que le temps va nécessairement faire revenir ? Quelque chose s'est passé, dont le sujet ne conserve aucun souvenir conscient, mais que le psychisme a enregistré comme épreuve absolue, ingérable et inanalysable. Il s'agit donc forcément d'un trauma, qui sur l'heure a pu passer inaperçu, qui a été recouvert par des constructions défensives, et dont le sujet évitera méthodiquement le rappel.

La difficulté c'est qu'il existe toutes sortes de traumas : accidents, séduction sexuelle, terreur panique, effractions, violence. Mais il est des traumas "invisibles", comme par exemple l'abandon maternel, qui, chez le tout petit, pour peu qu'il dure quelque temps, inscrit dans la psyché une sorte de blanc, absence incompréhensible, suspension du temps, temps vide, temps mort (au sens radical du terme), vécus comme désubjectivation. C'est l'ordre du monde qui vacille, et avec lui l'univers déjà précaire de l'enfant, d'autant qu'à cet âge il n'a pas le recours du langage qui permettrait de signifier et de symboliser l'absence.

Selon cette hypothèse l'effondrement a déjà eu lieu, et le sujet "sait" qu'il peut revenir. Mais comme il ignore tout de sa propre histoire, contre laquele il a érigé les murailles défensives de la dénégation, ou du déni, il ne peut nommer ni décrire le contenu de son angoisse, sauf à répéter qu'il sent venir une catastrophe qui risque de l'emporter. Paradoxalement il existerait chez certains sujets un réel psychique en quelque sorte inversé : réel sans contenu, sans forme, sans image, réel de l'absence de tout réel, trou noir, ou mieux, trou blanc, indescriptible et absorbant. On conçoit qu'il faille à tout prix empêcher le retour d'une telle expérience. Mais sur le tard il arrive, contre toute attente, que le passé refoulé, ou clivé, revienne sous les auspices déplaisants d'une anxiété incompréhensible et "sans objet".

En régime normal nous parvenons à intégrer l'absence par le recours au langage, dont la vertu première est de désigner l'objet ou la chose manquante par une présentification subtitutive : maman va revenir - par ces mots l'on donne à l'enfant un support intelligible qui ne comble pas le manque (réel) mais maintient la présence (symbolique) dans le temps de l'absence. Cette fonction est sujette à bien des aléas, des ratages et des déficiences. Peut-être faut-il chercher de ce côté l'origine de l'anxiété, du moins de celle qui ne parvient pas à se dire autrement que dans le vocabulaire de la catastrophe, de l'effondrement ou de la déréalisation.