Je crains fort de m'être insidieusement efferré moi-même. C'est le risque inhérent à toute expression, orale ou écrite, que de poser une parole, qui, pour être authentique au moment même où elle est proférée, se fige sur le champ en discours. Ce qui était mouvement, risque, ouverture, appel vers l'inconnu, d'être fixé dans les mots, se voit en quelque sorte réifié, rigidifié, transmuté en socle, ou en statue d'airain. C'est le destin ordinaire de l'art dont le contemplateur ne voit que l'oeuvre achevée, alors qu'elle n'est que l'aboutissement d'une série de processus vivants et dynamiques, dont l'artiste a seul le secret. Mais à tout prendre, l'oeuvre n'est qu'une sorte de déchet, noble peut-être, mais qui dans sa perfection finie, définitive, fait oublier les tourments et les délices de la création vivante. C'est ce qui arrive fatalement à toute oeuvre écrite, qui, comme le soulignait Platon, ne peut répondre aux questions qu'on lui pose. Si bien que, pour maintenir vivant le processus de création et de symbolisation, il faut interminablement rouvrir le chantier, relancer la machine signifiante, interroger à nouveaux frais, soupeser les résultats, risquer la parole dans de nouvelles combinaisons.

Ce n'est pas vanité si un auteur n'arrête pas d'écrire, s'il est honnête, mais nécessité intérieure, obligation même, quasi morale, existentielle en tout cas, de souffler sur la braise pour maintenir le feu. Chez certains, il en va de l'existence, je ne dis pas de la vie, car la vie peut un certain temps se confiner dans le silence, mais l'existence n'existe qu'à se risquer hors de soi, dans un processus de symbolisation continué.

Il y a certes des périodes de silence chez tout créateur, de suspension, de retait, d'aridité, voire d'asymbolie - et alors notre homme est en danger, je pense à Botticcelli, ravagé périodiquement par son incurable mélancolie, puis rejaillissant comme un lièvre hors du terrier - mais le plus souvent ces retraites sont aussi des périodes d'incubation, de digestion, d'assimilation, d'hibernation solitaire et pensante, préludant à de nouvelles réalisations. C'est un rythme en quelque sorte naturel, réceptivité et émissivité, repli et expressivité, retrait et expansion, pour peu que ce rythme ne soit pas trop chaotique, et que les périodes "dépressives" n'excèdent pas une durée raisonnable. Parfois le créateur est menacé, dans l'enthousiasme extatique, de verser dans une hypomanie délirante et de se prendre pour Dieu le Père. Je soupçonne fort le Nietsche de Zarathoustra de n'avoir pas su éviter un tel excès, surtout lorsqu'il déclare n'avoir pas eu à chercher le moindre mot, la moindre tournure, comme si son texte sortait tout armé de la cuisse de Zeus !

Soyons clair, je ne me prends pas pour un grand créateur, mais que l'on soit grand ou petit, le processus est le même, à partir du moment où l'on s'engage corps et biens dans le processus créatif. Je me sens présentement comme verrouilé par ce que j'ai écrit, je crains qu'une certaine image ne se dégage malgré moi de ces textes, et je voudrais tout simplement la dynamiter, pour me retrouver libre d'écrire, tout neuf et tout nu, comme si ce texte-ci était le tout premier. "Le sileil est nouveau tous les jours", à chaque jour se lève une autre et nouvelle chance de commencer la vie, à l'orée de son surgissement - ad luminis oras !

Le discours est toujors vieux, la parole est toujours neuve. Mais la parole vire au discours, aussi faut-il journellement la ressusciter de ses cendres. Et tout commencer à zéro. Commencer et non recommencer.

Cela ne signifie pas que l'oeuvre faite soit nulle et non-avenue. Elle est. Elle est, dans le meilleur des cas, une sédimentation réussie, que l'on peut oublier, parce qu'elle agit en profondeur sans que la conscience ait de raison de s'en mêler. Elle est devenue chaire vive, bien que silencieuse. On peut paisiblement se baser et s'édifier sur elle. Mais il y a aussi toute la part morte, somme pitoyable de savoirs inutiles et encombrants, réponses d'un jour qui ont perdu toute actualité et signification, qu'il faut éliminer, externaliser, répudier. Dans toute oeuvre il y a des résidus, scories, déchets, fatras inassimilables, embarras, traces infécondes et stériles, dont il importe de se débarrasser sans regret. Double oubli, par incorporation et par élimination. C'est au prix de cet oubli qu'un présent devient disponible.

C'est toujours un risque de se confronter aux grands auteurs. Voulant comprendre, on se laisse entraîner malgré soi dans un processus d'identification : on s'oublie pour penser ce qu'il pense, on  cherche à découvrir le secret, la clé qui ouvre la boîte, on pense et sent en sym-pathie, sans quoi on ne peut comprendre - mais il faut que rapidement cela cesse : comme ces acteurs qui s'investissent si profondément dans leurs personnage qu'ils en perdent leur singularité propre, au risque d'une confusion psychique, mais qui, au terme de quelques semaines se resaisissent, rejettent l'habillage d'emprunt, et se retrouvent eux-mêmes, disponibles pour un nouveau rôle. Le travail des auteurs, nécessaire en philosophie si l'on veut apprendre à penser, est une chance extraordinaire, et un grand péril. En dernier ressort, toujours, il faut sauver sa peau.

Idenfification et désidentification : tel semble le chemin de la formation. Et sur le tard vient ce moment radieux où la sédimentation est si bien  constituée que l'on pense enfin par soi-même, sans maître autre que la vie elle-même.