J'ai vu jadis une photo très ancienne représentant le héros des guerres indiennes, Géronimo l'intraitable, assis en tailleur, cramponné à sa winchester, vieilli et misérable, mais toujours digne, avec dans le regard une rage inapaisée, une détermination tragique et malheureuse. Je suppose que la photo a été prise après sa reddition à l'armée américaine, quand il a compris qu'il n'y avait plus d'espoir pour son peuple, plus aucune possibilité de liberté. Il se rend pour sauver ce qui reste de vie, mais dans son coeur il est à jamais le résistant qui ne cèdera pas. Il tient son arme en travers de sa poitrine, et cette posture même, immobile, comme figée sur un instant décisif, exprime le pathétique de la situation : on lui a laissé le fusil comme un trophée, mais un trophée dérisoire, car il n'est plus question de s'en servir pour expulser les envahisseurs. Passé le premier moment de stupeur j'ai mieux regardé, et j'ai vu, derrière, ou plutôt à l'intérieur de l'homme, du guerrier et du héros, le croirez-vous, une vieille femme, une femme lassée de vivre, à qui manque toute espérance, et dont le seul projet, dès lors, est de finir en dignité.

Il y a quelque chose de tragique, en effet dans la destinée de l'homme (au masculin) qui, dans sa jeunesse affirme bruyamment sa virilité, courant au danger, bravant la puissance des puissants, risquant sa vie par jeu ou inconscience, et s'opposant au destin même, comme si la mort ne le concernait en aucune manière. Achille au pieds des murs de Troie. Alexandre courant l'Asie, de l'Egypte à l'Indus. Tout est dit dans l'Iliade : pluôt mourir de mort glorieuse que de traîner une existence sans lustre jusqu'à un âge vénérable. Mais ceux qui par chance survivent aux combats, aux maladies, aux coups du sort vont connaître le revers d'une existence fastueuse : avec la soixantaine vient la fatigue, viennent les douleurs erratiques et incurables, et surtout l'affaiblissement vital, la baisse d'énergie dans tous les domaines qui faisaient la fierté virile, et parfois l'impuissance, qui signe la fin des plaisirs d'amour. Tout cela est parfaitement programmé, relève d'une mutation hormonale progressive, conduisant l'homme à un étrange état d'ambiguité : s'il n'est plus tout à fait un homme, il n'est pas davantage une femme, encore qu'il puisse en présenter dorénavant quelques traits. Bien sûr, de visage, de maintien, de forme générale, il est toujours un homme, mais il n'a plus cette force du geste, cette rapidité, cette rugosité qui caractérisent en général la virilité. En revanche il est plus souple, plus fluide, plus accueillant, moins tranchant, moins raide et volontaire, moins affirmatif, plus indulgent. C'est en quoi il peut faire songer à une sorte de féminisation "sur le tard", qui ne manque pas de charme, même si, en son for intérieur, le vieillard est davantage porté à déplorer les pertes qu'à se réjouir de l'état présent. Epicure dirait : ne songez pas à ce que vous avez perdu, pensez plutôt à ce que vous avez gagné.

Je repense souvent à mon grand père, que j'ai longtems connu pour avoir vécu auprès de lui toute mon enfance. Chaque hiver il tombait malade, chaque hiver on le donnait pour mort. A chaque printemps il renaissait, vif et alerte, au point que, de printemps en printemps, nous finîmes par le croire immortel. J'adorais cet homme, et dans mon souvenir c'est toujours un excellent homme, qui avait pour moi la tendresse du père que je n'avais pas connu. C'était un petit bonhomme sec et anguleux, paysan à l'ancienne, peu bavard, autoritaire, décidé, un "maître", et dans sa maison, et dans sa vie. Vers le tard il présenta les caractères que j'ai décrit plus haut, il devenait plus rond, plus sensible, plus anxieux, plus silencieux encore s'il était posible, avec parfois des traits de sensiblerie tout à fait étonnants. Je l'ai même surpris, de ci de là, l'arme à l'oeil, sans que rien, apparemment, ne justifiât cet émoi. Loin d'y voir quelque raison de mépris j'y vois un gain d'humanité : l'homme n'était pas de bois ou de métal, il sentait les choses comme moi je pouvais les sentir. Il y a je ne sais quelle mélancolie douce dans le grand âge, dont on aurait bien tort de rire, et qui exprime une juste appréciation des choses, dont la jeunesse ne peut avoir aucune idée. Aussi suis-je en quelque sorte reconnaissant à la destinée de m'avoir accordé ces années tardives, supplétives, par lesquelles il m'est possible de jeter un regard large, ample, averti, sur toutes les années passées, et d'avoir su en tirer un enseignement plus complet, d'éprouver et de voir la vie humaine dans toute son extension - encore que ce savoir ne serve pas à grand chose, puisqu'il part avec le macchabée dans la tombe, et que les autres n'en puissent guère profiter !