Revenir sans cesse aux fondamentaux, surtout si la pensée s'emballe et que le pathos s'en mêle.

Quels sont les fondamentaux ? C'est avant tout l'expérience présente, dont nous avons la sensation. C'est pourquoi il faut revenir au corps, si par là nous entendons ce qui se passe, ce qui passe dans les organes des sens. Nous ne savons pas ce qu'est le réel dans sa dimension universelle, nous n'en avons qu'une aperception, fragmentaire mais effective, dans les sensations, et dans cette respiration qui fait la liaison entre le physiologique et le mental. Cela respire, cela ressent, cela est affecté de diverses manières, cela s'exprime dans le geste, le mouvement et dans l'affect. Cela vit dans le présent immédiat ; cela existe. Il suffit de se retourner vers ce terreau de la sensibilité pour se réassurer de son existence.

J'observe le flux des sensations : une sensation apparaît, se développe, insiste quelques moments, puis disparaît. Et voici une autre : elle est agréable, désagréable ou neutre. Elle aussi vient et passe. D'autres encore, cela ne cesse jamais. D'où viennent-elles ?  Où vont-elles ? Sont-elles miennes, ou non-miennes ? Bientôt une telle question perd tout intérêt. Je me coule passivement mais lucide dans ce mouvement, je consens à perdre toute maîtrise pour voguer dans la vague. Bientôt la séparation du dedans et du dehors s'affaiblit, s'efface : tout coule, et le dedans et le dehors, dans les eaux coulantes de ce grand fleuve.

Je descends par degrés vers les  couches les plus profondes de la conscience, tout près de la porte du sommeil, en veillant à ne pas la franchir, demeurant ici, dans l'état de veille, mais pleinement détendu, lucide, contemplant sans réagir les images qui se lèvent, qui se dévelopent et qui passent. Les images passent comme les sensations, selon le même rythme, légèrement, sans me troubler ni m'irriter. On dirait presque des fantaisies auxquelles j'assiste en spectateur, du dehors, qui me concernent sans me concerner vraiment, sans éveiller de passion, de regret ou de désir : cela fut, cela n'est plus, et ce qui est, ce qui se donne à voir, à sentir, est comme le rêve d'une ombre. J'y suis et je n'y suis pas, c'est moi et ce n'est pas moi. Je me distancie, je me dépassionne. C'est ainsi, par exemple, que lors de telles séances méditation, je me retrouve en esprit dans la cour de mon enfance, entre maison et jardin, jouant aux billes, faisant courir le chien, jetant des volées de pierres aux poules et aux dindons, j'ai dix ans, je n'ai pas revu ma mère depuis de longs mois, je suis un piètre écolier qui se pâme d'ennui dans la salle de classe, je traîne une sourde mélancolie sans objet - je vois tout cela, et bien d'autres choses encore, je vois les sentiments plus que je ne les éprouve, ils se dessinent en couleurs sur un tableau d'écolier, et puis je vois le seul ami que j'avais alors, une pointe de nostalgie me perce le coeur, et disparaît à son tour : ma souffrance d'alors, aujourd'hui, monte comme une vapeur blanchâtre sur la mer, se répand largement, puis se dilue lentement dans la lumière. Bientôt le ciel s'éclaircit, sur la mer lumineuse picorent quelques voiles blanches, et tout là-bas, tout au loin, on devine faiblement le rivage de l'Autre pays...

 

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Si je n'aimais tant écrire, si écrire n'était ma respiration, ma demeure inviolable, mon jardin de délices, serais-je encore à philosopher comme je fais ? On peut certes philosopher entre amis, c'est même acte de noblesse, mais que serait-ce cela si l'acte solitaire de pensée ne nourrissait et ne fécondait constamment la vie ? Et moi, pour penser en silence, il me faut écrire. Mais je suis proprement déchiré par une inspiration double, dont le texte précédent donne un des volets : quelque chose en moi dit que c'est par le corps que s'opère le contact avec le vrai, d'où le yoga, d'où la relaxation, et la méditation - et la poésie. L'autre tendance, très forte aussi, c'est la pensée rationnelle, d'où la philosophie (essentiellement grecque, taoïste et bouddhique). A croire que cet être baroque et bancal est partagé entre le thymos et le soma d'un côté et le logos de l'autre. Cela est fort incommode, mais cela donne aussi une complexité, une richesse dont je tire, je l'avoue, quelque vanité. La solution serait de trouver une tierce instance qui relie les extrêmes, instance active, qui aurait pu être la musique si j'avais eu quelque talent de compositeur. Mais j'en suis hélas totalement dépourvu. A défaut, écrire pourrait être le mode polyphonique où se rencontrent les diverses tendances, et, dans le meilleur des cas, s'harmonisent par le conflit.