Que se passe-t-il quand nous parvenons à nous détacher des théories, et en particulier de celles qui nous semblent vraies ? Est-ce là une perte sans remède qui nous plonge dans l'affliction, ou un gain de liberté ? Toute la question est de savoir à quel besoin, ou désir, répond la théorie, et quel type d'existence cet attachement produit, à notre insu. 

Dans un sutta de haute volée philosophique (Le filet de Brahma : Brahmajâla-sutta) Bouddha examine cette question et y apporte une réponse inspirante. Ce texte est remarquable entre tous car il présente 62 positions philosophiques, les repousse l'une après l'autre. C'est déjà un exposé systématique de toutes les conceptions qui avaient cours à son époque, ce qui nous donne un aperçu du haut niveau de spéculation des philosophies de son temps, que pourtant il n'hésite pas à contester sans le moindre ménagement, non en les examinant dans leur contenu, mais en dégageant la source insue d'où ils procèdent. Travail archéologique : à quel désir répond votre théorie, qui fait que vous y êtes attaché ? Repérer, isoler, désigner ce point, cette cheville ouvrière qui sous-tend l'édifice théorique suffit à le dissoudre, les autres points, rattachés à celui-là, se dissolvant nécessairement dans une débâcle générale.

Il examine successivement les théories éternalistes (le soi et l'univers sont éternels), à la fois éternalistes et non-éternalistes (par ex le corps est mortel mais l'âme est éternelle), celle qui affirme la limite de l'univers, celles qui la nient, les théories sceptiques, elles qui affirment ou nient l'existence près la mort etc. A chaque fin de présentation, des auteurs de ces spéculations il dit : "leur expérience n'est autre qu'une excitation et qu'une contorsion de gens qui se sont adonnés à la soif". Soif de quoi ? Soif de savoir, dira-t-on. Mais ce savoir, à son tour, à quoi correspond-il ? "A la sensation agréable devant leurs opinions par le contact dans les domaines des six sphères sensorielles" - c'est à dire : la vue, l'ouïe, le toucher, le goûter, l'odorat et la conscience. Donc le plaisir - lequel produit l'attachement, le désir de durer et de là tout le conditionnement de l'existence.

Donc nous aimons nos théories dans la mesure où elles nous plaisent, satisfont nos désirs, confortent le moi dans son effort de persévérance, et par là nous condamnent, par ignorance ou méconnaissance, à patauger sans fin dans le marais du samsâra. Dans toute théorie sur l'univers, l'origine, la destination et la nature de l'univers, sur les dieux, la vie avant la vie, la vie après la mort, la nature de l'âme etc, il ne s'agit, au bout du compte, que de sauver le moi, soit sous la forme grandiose de l'éternité, soit sous les auspices délétères de l'annihilation.

Quelle est l'attitude juste face à des diverses conceptions ? "Il ne s'attache pas à cette compréhension. N'étant pas attaché à cette compréhension il a connu en lui-même l'extinction. Ayant compris réellement l'émergence et la disparition des sensations, ainsi que leur saveur et leur désavantage, et le moyen d'y échapper, ô moines, le Tathâgata (Bouddha) est libre sans reste de substrats".

Renonçant aux prestiges de la spéculation, se détachant de toute théorie, il s'agit de faire retour à l'observation des sensations : les voire apparaître, se développer, disparaître, non pour s'y attacher et substituer un sensualisme hédoniste au plaisir de la théorisation, mais pour se rendre à l'évidence du flux, de l'impermanence, de l'écoulement, et retrouver de la sorte les quatre principes :

       toute chose est impermanente

       toute chose est insatisfaisante

       toute chose est sans soi

       l'extinction est libération. (extinction de la soif).

Peut-être, en un langage un peu plus contemporain, pourrait-on dire que la valeur d'une théorie, si valeur il y a, c'est de nous aider à nous en passer. Souvent il suffit de pousser un peu pour qu'une théorie révèle bien vite ses faiblesses et ses contradictions. C'était, sous nos cieux méditérranéens, la politique de Pyrrhon : épuiser toutes les théories jusqu'à leur reddition, afin de faire place nette, pour la liberté.