La vraie question que l'on devrait se poser en philosophie, et que l'on ne se pose guère, est la suivante : pourquoi avons tant besoin de théorie ? A quels besoins répond cette exigence ? Et que se passerait-il si l'on savait s'en libérer ?

Il y a peu d'exemples d'une position de ce genre. Dans l'Antiquité je ne vois que Pyrrhon et Bouddha. Dans la modernité Nietzsche en approche parfois. Mais il n'a pas su maintenir jusqu'au bout cette position d'exigence, réintroduisant des images et des idéaux (le surhomme, la volonté de puissance, l'éternel retour) alors qu'il avait admirablement dégagé le terrain par une critique sans concession.

Alors, pourquoi des théories ? Il y a bien des réponses possibles. Epicure par exemple est attaché à une théorie atomistique de l'univers parce qu'elle lui semble la seule qui puisse fonder une éthique dégagée des mythes, de la peur des dieux et de la mort. L'étude de la nature est déjà en elle-même une thérapeutique : seule une vision rationnelle de la réalité peut nous libérer des craintes et des désirs irrationnels. Cette option est évidemment fort respectable, elle correspond à une certaine politique de libération, et satisfera aisément l'esprit logique, mais elle fige la pensée dans une position réaliste, laquelle ne présente aucun danger, il est vrai. Elle peut même favoriser un certain type de guérison, mais n'évite pas le piège du savoir. Que savons-nous, en effet, de la structure de l'univers, des corps et de la psyché ? Le savoir épicurien est un savoir utile, libérateur et thérapeutique, mais ce n'est pas forcément la vérité.

Pyrrhon, pourtant formé, comme Epicure, aux enseignements de Démocrite, ouvre une perspective tout autre. Toute théorie est élaborée à partir d'un référent, d'une archè qui organise les propositions, développe une hiérarchie, soutient un système de valeurs. Par exemple, chez Platon, l'opposition de l'intelligible et du sensible, de la science et de l'opinion, de la vérité et de l'erreur. Le tout suspendu à l'Idée du Bien, comme réalité ultime. Pour faire tomber un système, quel qu'il soit, il suffit de faire vaciller le principe organisateur, et tout le reste suit, puisque tous les éléments sont interdépendants. Pyrrhon est celui qui déclare qu'il n'existe aucun point de vue absolu, que tout point de vue est relatif à un observateur, à une situation, à un rapport spatial, temporel, culturel et autres. Il n' y a pas de levier d'Archimède pour soulever le monde. Donc : ni critère de vérité, ni principe fondateur, ni référent stable, mais une certaine "égalité" de statut - si par là nous entendons le fait que rien ne distingue radicalement ceci de cela, ou par parler comme il faisait : "les choses sont également immaîtrisables, inconnaissables et sans critère". Ne pouvant savoir (déjà Démocrite avait dit que nous savons pas ce que sont réellement les choses) nous inventons de toutes pièces des référents supposés inaltérables (Dieu, le Logos, l'âme connaissante, l'Idée du Bien et autres farines) à partir de quoi nos bâtissons des chateaux de sable, "que vent emporte", ou l'histoire, ou l'oubli des générations.

Il est bien difficile, en effet, de ne pas rationaliser l'irrationnel, de ne pas enregimenter le chaos, de ne pas croire, de regarder l'immensité du ciel sans y chercher quelque point-source, sans chercherà y lire les lignes de la destinée. Nietzsche dira brillamment, réactualisant Spinoza : "chaos sive natura", le chaos ou la nature, le "ou", ici, posant l'équivalence des deux termes.

Quels besoins satisfait la théorie ? Le besoin de sécurité, de régularité, de prévisiblité - tout cela nous l'appelons pompeusement "rationalité" - mais c'est, plus prosaïquement, de la peur, la vieille peur ancestrale, préhistorique, anthropologique, d'une espèce originellement démunie, oubliée lors du partage inaugural, sans instinct infaillible pour gérer sa conduite, sans certitude finale autre que la mort.

Lorsque Bouddha enseigna la théorie de la vacuité, cent moines paraît-il, moururent sur le champ. C'en était trop. La bonne vieille théorie brahmanique, avec ses déités innombrables, sa réincarnation, ses sacrifices d'animaux et ses mythes de salut, au moins vous évitaient l'angoisse du non-savoir.