Comment un individu qui dispose d'une santé florissante, d'une belle aise financière, des toutes les satisfactions de l'existence familiale et sociale pourrait-il être sensible à la souffrance d'autrui ? Pour comprendre quelque chose à la souffrance d'autrui, il fait avoir connu et traversé soi-même la souffrance. Malheureusement il arrive souvent que notre propre souffrance nous dessèche le coeur, nous aigrit et nous incite à nous replier sur nous même. Ce qui montre bien qu'il ne suffit de connaître la souffance, il faut la traverser. Mais que veut dire la traverser ? Est-ce ne plus souffrir ? Je ne crois pas qu'on puisse la supprimer tout à fait, mais on peut en réduire l'impact. Comment ? On en changeant la signification. 

Prenons l'exemple de l'insatisfaction. Elle a mille visages : insatisfaction professionnelle, conjugale, sexuelle, en amitié, en amour, sans compter cette insatisfaction rampante, indéfinissable, latente et permanente qui fait qu'en toute chose nous voyons le manque plutôt que la plénitude, la petite faille qui se glisse subrepticement, sournoisement, dans les expériences a priori les plus gratifiantes. J'aime cette femme, mais ne puis m'empêcher de lui trouver je ne sais quoi d'imparfait, d'inachevé, une allure, parfois, ou un sourire, ou je ne sais trop quoi, qui fait que je me détourne, que je me lasse, que je m'ennuie, qu'elle m'ennuie. Et ainsi de tant de personnes, de tant de choses ou de situations. La plupart du temps on se détourne, on va chercher ailleurs, c'est d'abord l'éblouissement, et puis, après quelques semaines ou quelques mois, cela recommence. Faut-il encore tout lâcher, chercher encore, espérer ailleurs, et revivre à l'infini la même expérience : jamais ça ne colle tout à fait, toujours l'insatisfaction pointe son nez et vient tout gâcher. Eternel recommencement, éternelle déception, éternelle souffrance. D'autant plus amère qu'elle n'a pas de solution, et qu'elle est ignorante de sa propre cause. On incrimine les autes, les femmes, la société, l'organisation économique, et je ne sais quoi encore, tout en soupçonnant qu'il ne s'agit pas vraiment de cela. Lucrèce disait : c'est le vase qui est poreux, il ne retient rien, nous sommes tous un tonneau des Danaïdes et nous mourons de soif auprès de la fontaine.

Parvenus à ce point, la réponse s'impose d'elle-même : l'insatisfaction est structurelle, nullement occasionnelle. Elle ne relève ni de l'histoire ni de la méchanceté constitutive du genre humain. Il manque toujours quelque chose, et pourquoi cela ? Parce que le désir et le réel sont deux ordres hétérogènes. Sitôt qu'un désir est satisfait (dans le moment de sa satisfaction) il se déplace ailleurs. Pourquoi ? Parce que la satisfaction n'en est pas une, ce n'en est que l'apparence. Pourquoi ? Parce que l'objet de satisfaction n'est qu'un objet partiel, fini, limité, circonscrit dans l'espace et le temps, alors que ce qui est désiré excède l'espace et le temps, c'est l'infinité, l'immortalité, la toute-puissance, ou la jouissance illimitée. Face à une telle exigence absolue, tout objet révèle bien vite sa caducité essentielle, sa pauvreté de structure. Si bien que la déception suit comme l'ombre la lumière.

Que faire ? Première option continuer dans la course, jusqu'à l'épuisement. Deuxième option : s'arrêter et ne plus rien faire - cela risque d'être très ennuyeux ! Troisième option : prendre acte ; si l'insatisfaction est structurelle il est vain de chercher à combler l'écart. On vivra donc avec cet écart, sachant qu'en toute action, tout projet, il y aura deux résultats simultanés, une part éventuelle de réussite, et un certain coefficient de ratage. C'est particulièrement net dans la création artistique, laquelle ne satifait jamais complètement l'artiste - à moins qu'il soit la victime d'un orgueil hyperbolique - mais qui néanmoins représente une avancée substantielle dans la recherche et dans l'affirmation de soi. L'oeuvre n'est pas-toute (elle échoue à signifier la perfection recherchée) mais elle n'est pas rien. On pourra en dire autant du sujet lui-même, qui n'est pas-tout, ni rien. Il se tient quelque part dans cet entre-deux, inachevé et mortel, et conscient de l'être.

Ajoutons enfin que cette révolution mentale n'est possible qu'à une condition expresse : il faut que le sujet renonce à l'illimité, sans quoi la recherche n'aura jamais de terme. Bien sûr on peut toujours choisir de vivre de la sorte, préférant le mythe d'un désir inassouvissable et illimité à la réalité prosaïque d'un désir qui se recommande de la limite, et qui s'y tient. Elisabeth d'Autriche, anorexique célèbre, aurait déclaré à peu près : "je préfère ma douleur à ma vie". C'est un choix. Il a évidemment l'avantage de placer très haut les exigences, en acceptant, voire en sanctifiant la douleur qui les accompagne nécessairement. On peut à l'inverse, avec Epicure, estimer que toute la douleur du monde vient d'un désir illimité (tel celui d'Alexandre dit le Grand), et que la vraie sérénité, et la compréhension d'autrui, viennent de la limite comprise et assumée. A chacun de voir où va le coeur...