J'ai envie de m'alléger un peu. Bien sûr il y a la réflexion, utile en son temps, mais point trop n'en faut ! Je soupèse mon humeur présente, partagée entre joie et angoisse, angoisse joyeuse si l'on veut, mêlée d'excitation vague, d'incertitude et de plaisir. L'angoisse me dit : pourquoi écrire, en es-tu capable, et que diable as-tu donc à dire de si important, que te voilà encore à peiner derrière ton clavier ? Et la joie me dit : voici l'heure heureuse, l'occasion belle, le moment fécond, innénarable, de la création sans obligation, sans raison, la belle saison qui revient presque chaque matin "pour célébrer la vie heureuse". 

Et la joie l'emporte, encore, et toujours.

Ecrire, selon mon expérience personnelle, c'est s'essayer, c'est risquer sa pensée, la ployer à toutes sortes de raisons et d'exercices, la soupeser, la limer, la raboter, la faire chanter. Cela je ne puis l'expliquer à quelqu'un qui n'est pas travaillé par ce souci, qui n'éprouve nul besoin de mettre en mots ses expériences, ses doutes, et ses aspirations. En écrivant, je me façonne moi-même, je me travaille, je me modifie, je m'enrichis tantôt, et plus encore je m'appauvris, je me déleste : la page faite est sitôt oubliée, ainsi que la réflexion qui la portait. J'ai appris à laisser choir, à me détourner. Exercice du tir à l'arc : voici la flèche, et voici la cible. Il faut, d'un seul mouvement, instantané, sans hésitation, sans réflexion, lâcher la flèche. Elle ira où elle veut, où elle peut, ce n'est plus mon affaire. Ainsi des textes.

Ce qui est vrai à un moment donné ne l'est plus par après. Aussi faut-il sans cesse commencer, se situer autant qu'il est possible à l'orée des processus, au moment béni où surgit la nouveauté. Après il est trop tard. Café bouillu, café foutu.

C'est le problème des enseignements : ils ont été conçus et prononcés dans un contexte très précis. Pour en saisir le sel et la portée il faudrait se rendre contemporain de leur énonciation, ce qui est impossible. La seule solution c'est de les réactualiser, de les rendre présents à soi, de les faire parler comme si nous étions le destinataire direct, comme s'ils nous étaient expressément destinés, qu'ils nous livrent un message tout personnel, en prise avec notre réalité présente et actuelle. Bouddha, assis dans le parc des gazelles, me parle aujourd'hui, à cette heure, il me conseille ou me rabroue, et c'est à moi de voir si sa parole a une signification pour moi, aujourd'hui, tel que je suis. S'il n'en est rien, laissons tomber, ce n'est que de la culture livresque.

C'est ainsi que j'ai toujours fait en philosophie, ce qui m'a rendu peu enclin aux études, difficile à satisfaire et très exigeant. Je veux des auteurs qui soient des hommes, et des amis. A cette aune il est tout à fait indifférent qu'ils soient vivants ou morts. A vrai dire je voyage plus souvent avec des penseurs défunts qu'avec des contemporains. En dernier ressort compte l'intelligence du vrai.

Ecrire c'est se donner une forme. Mais cette forme est transitoire, éphémère, elle glisse avec tout ce qui glisse, il ne faut pas s'y attacher, y voir je ne sais quelle révélation définitive. Nous changeons de forme chaque jour, comme les plantes et le ciel. Mais nous avons besoin de la forme, à condition d'en saisir le caractère transitoire, de savoir y renoncer pour une autre, de nous couler dans le mouvement, d'abandonner ce qui pèse et de nous éveiller chaque matin à l'aventure de la nouveauté. Disons que j'y réussis un peu mieux dans l'écriture que dans ce qu'on appelle la vie.