Bouddha déclare quelque part qu'il y a 84 000 portes d'entrée de la Voie. Passons sur le chiffre, qui me semble plutôt humoristique. Cela signifie clairement que chacun doit inventer son propre chemin. Mais alors pourquoi des enseignements, ne sont-ils pas des obstacles à la pratique, alors que l'enseignement, en théorie, est fait pour lever les obstacles ? C'est la difficulté de toute voie nouvelle qui se propose d'ouvrir un nouveau champ de réflexion. On risque toujours d'en dire trop ou pas assez, de codifier ce qui était une libre percée, une aventure inédite, une parole multiforme et inventive. Il faut à la fois dire et ne pas dire, savoir se taire à l'occasion, et rugir, et tonner dans d'autres. Dans un soutrâ du Mahayana il est dit qu'en quarante ans Bouddha n'a jamais rien enseigné, ce qui est assez savoureux quand on pense à ses quarante années de pérégrinations et de prédication. Mais il y a ceux qui prennent tout au pied de la lettre, et ceux qui écoutent d'une troisième oreille, celle de l'esprit d'éveil. Il y a les sectataires, les dévots, les ahuris, et ceux qui sont libres, qui restent libres jusque dans la fidélité : ils comprennent, assimilent, digèrent, éliminent, gardent le sel de l'essentiel.

Un vrai bouddhiste n'est pas bouddhiste. Un vrai épicurien n'est pas épicurien.

Pour un bouddhiste orthodoxe il y a les trois joyaux : Bouddha, le Damma (l'enseignement) et le Sangha (la communauté). Pour l'épicurien il y a Epicure, la Doctrine et le Jardin. Remarquable parallèle. Faut-il se ranger à l'une ou l'autre orthodoxie ?

C'est la paresse, la facilité voie l'incurie qui nous feraient adopter tel ou tel maître. C'était l'avis de Bouddha qui malmenait volontiers certains disciples trop scrupuleux, trop procéduriers, attachés à la lettre plus qu'à l'esprit. Ceux-là manquent de liberté, d'inventivité, de fantaisie, de folâtrie. Il quittent un cercle pour s'enfermer dans un autre. De la Voie ils ne tracent que les premiers pas, puis s'arrêtent en chemin.

Je parlerai volontiers d'un autre, qui s'est détaché de tous les maîtres, qui n'a formulé aucune théorie, fondé nulle école. Sa seule pratique connue consistait à déjouer toutes les théories, notamment dogmatiques, à ruiner toutes les opinions, à déboulonner tous les jugements, s'en tenant au "ou mallon" : rien n'est plus ceci que cela, rien n'est plus vrai que faux, meilleur que pire. Toutes nos conceptions sont des représentations, des projections de l'esprit ou du désir, des constructions dubitables, des fantasmagories et des illusions. Aussi ne faut-il s'attacher à rien, ne croire à rien, ne se mettre en peine pour rien. Sublime in-différence, égalité ultime des choses dans un univers mouvant et inconnaissable. Un tel, que peut-il enseigner ? C'est tout l'édifice du langage, supposé dire les choses, leur nature, leur origine, leur valeur, qui s'enfonce dans un indétermné définitif et sans recours. Ne restent que deux otions : dynamiter toutes les théories, et se taire sur tout le reste. Ce qui reste c'est le réel silencieux, dont il n'y a rien à dire.

J'ai souvent pensé que Pyrrhon était notre Bouddha d'Occident. Malheureusement nous savons peu de choses sur Pyrrhon et pour cause : il instruisait plus volontiers ses gorets que les hommes, inaptes à saisir sa pensée. Mais il est clair que, lui, a su résoudre le problème que nous posions au début de ce texte : inventer un enseignement qui ne puisse prêter à déformation. Parlant, il entraîne son propre discours dans la vacuité du silence.