"Ceci, ô moines, est appelé spéculations, jungle d'opinions, désert d'opinions, perversion d'opinions, agitation d'opinions et liens d'opinions. Lié par ces liens d'opinions, ô moines, l'homme ordinaire et non-instruit n'est pas libéré de la naissance, de la vieillesse, de la mort, des chagrins, lamentations, souffrances, peines mentales, agonies : il n'est pas libéré de la Souffrance, je le dis". (Bouddha, Sabbasava-sutta, Tous les obstacles).

Les opinions dont il s'agit ici ce sont les spéculations sur la nature du moi : ai je une âme, suis-je une âme, l'âme est elle mortelle ou immortelle, qu'étais-je avant cette vie présente, que serai-je dans le futur, d'où suis-je venu, suis-je ou ne suis-je pas - et autres questions de ce genre. Bouddha se garde bien de répondre, ce serait entretenir une inquiétude inutile et futile, qui détourne de la vraie et seule question qui compte : quelle est la nature de la souffrance, d'où vient la souffrance, que signifie se libérer de la souffrance, comment se libérer de la souffrance. C'est dire qu'il y a deux sortes de questionnement, celui qui nous entraîne dans des conjectures infinies et sans solution, celui qui travaille dans le concret, le sensible, l'expérimentable pour trouver des solutions praticables et réalistes. 

Dans d'autres textes Bouddha utilise la même méthode au sujet des problèmes cosmologiques : le monde est-il fini ou infini, a-t-il une origine, a-t-il une fin, est-il régi par une intelligence divine, est-il sensé ou insensé etc. Questions sans solution. 

Aux trois Idées kantiennes, psychologique, cosmologique et théologique (l'âme, l'univers, Dieu) Bouddha répond par la suspension du jugement suivi par le détournement : laissons cela, passons à autre chose, ces questions sont des obstacles à la pratique (d'où le titre du sutta). Il importe donc de les supprimer, sans reste. 

Dans la seconde partie du texte Bouddha, expose succinctement la nature de la souffrance : naissance, vieillesse, mort, chagrins, lamentations, peines, agonies. Naissance désigne la mise en place de cet univers mental de la souffrance - naissance et entrée dans le samsâra - crainte de la vieillesse et de la mort, angoisses, douleurs, soucis, tribulations du désir, de l'aversion et de l'ignorance. Inévitablement l'homme est aliéné aux opinions dans la première partie de sa vie, en raison de sa dépendance, et ce n'est que par la connaissance juste qu'il peut se libérer : "Sois à toi-même ta propre lampe". Encore fait-il prendre garde à ne pas s'égarer dans les sentiers des opinions fausses, des pratiques douteuses, des vices et des passions. D'où l'insistance sur le piège du désir (à entendre comme "soif", avidité, passion d'être et d'avoir), de l'aversion (haine, colère, dégoût, répulsion), entretenus par l'ignorance (méconnaissance des mécanismes psychiques qui soutendent le désir et l'aversion). Le facteur fondamental qui détermine la suite nécessaire des enchaînements est donc bien l'ignorance : à sa manière Bouddha annonce, dans un contexte historique tout différent, le précepte : "connais-toi toi-même". Connais, par expérimentation personnelle, la naissance de la souffrance et les moyens de t'en délivrer.

Lorsque Epicure écrit : "Fuis, voiles déployées, toute paideia" (paideia c'est l'éducation classique de la jeunesse athénienne, mais ici, sans doute, toute culture encyclopédique et cumulative), il exprime une idée semblable à celle de Bouddha : il ne faut s'intéreser qu'à ce qui est humainement utile aux hommes, et fuir les spéculations sans intérêt pratique. Et comme Bouddha il considère que c'est la souffrance qui est le vrai problème de l'homme. Certes les voies préconisées par chacun de ces deux médecins de l'âme diffèrent du tout au tout, mais je ne suis pas le premier à faire entre eux un rapprochement. Tous deux, avant Schopenhauer, diagnostiquent dans l'être humain je ne sais quelle malfaçon originaire - Lucrère parlera d'un vase poreux - je ne sais quelle lacune et béance qui voue cet être inachevé et immature à une errance calamiteuse parsemée d'éclairs, pauvre marin égaré sur un vaisseau fantôme, entre vents et marées, cherchant désespérément la voie improbable qui le mènerait au port.